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Quand l'arène internationale est secouée par des affrontements, les relations entre les pays n'en sortent souvent pas indemnes. La Russie et les États européens ne font pas exception.

Aujourd'hui, pour le développement d'une coopération internationale mutuellement bénéfique en Europe, il est primordial de déterminer le rôle de la communication stratégique dans les relations entre la Russie et l'Union européenne (UE). Des chercheurs de l'Académie russe de l'économie nationale et du service public auprès du Président de la Fédération de Russie, de l'Académie diplomatique du ministère russe des Affaires étrangères et leurs collègues de Roumanie, des États-Unis et de France, viennent de publier une grande étude à ce sujet.

La communication stratégique dans les relations internationales

D'après les chercheurs de l'Académie russe de l'économie nationale et du service public et de l'Académie diplomatique, le concept de communication stratégique implique la projection, par l’État, de valeurs à long terme, d'intérêts, et d'objectifs, dans la conscience de ses propres citoyens et du public étranger, ainsi que leur perception sur la scène internationale.

Une condition importante de cette projection est la synchronisation adéquate des actions réelles («actes») de l’État dans tous les domaines de la vie publique avec un soutien communicationnel professionnel (par des «paroles» et des «images»). Sachant que les «actes» sont les plus importants parce que les changements réels dans l'économie, la politique et le secteur social impactent la conscience des gens. Sans «actes» stratégiques, souvent la communication s'avère n'être qu'une propagande à l'efficacité éphémère.

«L'avantage d'une telle approche de l'évaluation de la ligne politique de l’État est qu'elle met l'accent sur la concordance des objectifs annoncés avec les changements progressifs réels de la vie sociale. Cependant, la communication stratégique est un instrument d'administration publique ayant également une dimension militaire, et en cas d'aggravation des relations internationales elle est utilisée pour la confrontation médiatico-psychologique», note Evgueni Pachentsev, professeur de l'Université d’État Lomonossov de Moscou et chercheur en chef à l'Institut d'études internationales de l'Académie diplomatique du ministère russe des Affaires étrangères.

La Russie et l'UE

Les relations entre la Russie et l'UE doivent être analysées dans le contexte des changements européens dans l'ensemble. L'apparition de partis eurosceptiques en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en France et dans d'autres pays ne signifie pas que la majorité de la population de ces pays veut rompre les liens économiques, politiques et culturels entre eux. Cependant, le public européen est loin de toujours accepter les graves erreurs commises au niveau des organes centraux de l'UE, notamment l'attribution à la Russie de la responsabilité unipersonnelle pour la crise en Ukraine.

En 2015, à la demande des chefs de gouvernement de l'UE d'étudier «les campagnes de désinformation de la Russie», a été créé le Groupe de travail pour la communication stratégique sur l'axe oriental. Cela, ainsi que la mention permanente de «la Russie et Daech*» parmi les acteurs menaçant l'UE, affaiblit le potentiel constructif de la communication stratégique en UE en la soumettant aux intérêts conjoncturels de la confrontation médiatique. Malheureusement, cela pourrait entraîner la dégradation des relations entre l'UE et la Russie.

La différence de perception entre les deux parties réside également dans le fait que jusqu'à présent, l'UE était considérée par la Russie avant tout comme une organisation économique et occupait moins de place dans sa politique étrangère que l'Otan. C'est pourquoi, indique le chercheur roumain Marius Vacarelu, coauteur de l'ouvrage, la Russie continue de voir les relations bilatérales avec les «grandes puissances européennes» traditionnelles comme l'Allemagne et la France comme une manière normale d'entretenir les relations avec l'UE. L'expert a pointé les sphères prometteuses de la coopération entre la Russie et l'UE, notamment dans le domaine de la sécurité, de la protection de l'environnement et de l'éducation.

Démolir la réputation de l'autre: un problème de poids

Le recours aux moyens de communication stratégique - les paroles et les images, séparément des actes évidents pour les citoyens (mesures pour régler les différends) - se déroule aujourd'hui au niveau de la confrontation médiatico-psychologique sur la scène internationale. Les chercheurs ont analysé le ton des principaux messages utilisés en UE et en Russie dans le cadre de cette confrontation.

Selon les chercheurs américains Sergei Samoilenko et Marlene Laruelle, c'est un «langage étatique orienté» inhérent à la Russie, qui implique un appel à la coopération et ne se permet pas des invectives personnelles ou une rhétorique provocante. Cependant, les émissions russes de débat politique vulgarisent souvent les erreurs de l'UE, en évoquant le déclin de l'Europe ou la dépendance de sa ligne des États-Unis.

Il n'existe pas de position commune de l'UE vis-à-vis de la Russie. Les chercheurs identifient au moins quatre positions: la désignation de «la menace russe»; l'accusation de la Russie contemporaine de ne pas respecter les normes démocratiques; une position plus modérée qui équilibre la coopération avec la critique; et une position plus amicale avec la Russie. Cette diversité est reflétée dans les médias européens et laisse une grande marge pour surmonter les différends.

La réputation des compagnies russes en UE

L'inattention envers la réputation corporative augmente le risque d'erreurs après lesquelles il est plus difficile de se justifier qu'en niant la diffamation. En évaluant la réputation des compagnies, les analystes tiennent compte de paramètres tels que le niveau de centralisation de la prise de décisions et la formalisation des règles et des procédures; le penchant pour la coopération ou la concurrence; la planification à court ou à long terme; la stabilité et l'innovation.

Les spécialistes attirent l'attention sur les actes réels des entreprises russes comme la politique tarifaire, le contrôle de la qualité, le soutien de l’État en Russie et (au niveau des images) sa perception dans un pays-partenaire donné, la dynamique d'élargissement des affaires et, évidemment, le ton des publications officielles de la compagnie et «le retour» dans les médias.

«La difficulté à bâtir la réputation dans les pays de l'UE réside dans la nécessité de tenir compte de plusieurs groupes de valeurs du public cible. Par exemple, le management de réputation en Autriche nécessite la prise en compte d'un large éventail de règles relatives à la culture européenne, aux traditions culturelles de l'Europe germanophone et aux dispositions culturelles autrichiennes spécifiques dans la communication d'affaires», a déclaré Daria Bazarkina, professeure à la chaire de sécurité internationale et d'activité politique étrangère de la Russie à l'Académie russe de l'économie nationale et du service public.

Les chercheurs ont étudié les paramètres de la réputation de Gazprom, de Lukoil et de Sberbank dans le contexte des préférences des consommateurs européens, ainsi que les motifs médiatiques qui s'y rapportent dans la presse européenne.

Il existe une activité importante des entreprises privées russes sur les réseaux sociaux par rapport aux compagnies publiques, et du secteur bancaire par rapport à celui du pétrole et du gaz, a indiqué Kaleria Kramar, chercheuse au Centre international d'études sociopolitiques et de consulting. Cela pourrait expliquer une plus grande concurrence sur le marché européen et l'orientation sur des catégories différentes de clients. Cependant, dans le cadre de la «révolution de schiste» aux États-Unis le secteur pétrolier et gazier russe pourrait être confronté à un nouveau cycle de bataille concurrentielle pour le marché européen.

Les changements technologiques globaux

Il est primordial de surmonter les différends face aux nouvelles tendances technologiques et aux problèmes communs, estiment les spécialistes. La Commission européenne a présenté un plan de contribution au développement et à l'usage de l'intelligence artificielle en Europe. Les pays de l'UE débattent de la possibilité de modifier le génome des embryons humains.

La Russie fait partie des leaders dans le domaine de la bio-informatique, et son progrès dans la robotisation, la génétique et la cyborgisation prépare le terrain pour coopérer avec l'Europe. L'ouvrage identifie les nouveaux risques liés à l'IA, et présente cinq scénarios d'évolution - du progressif au plus dangereux.

Les questions d'«ingénierie humaine» ne sont pas ouvertement débattues au haut niveau de l’État parce que les deux parties sont occupées par des questions géopolitiques. Dans les discussions scientifiques, il est crucial d'analyser les modèles éventuels du développement social compte tenu de l'analyse complexe du rôle des technologies avancées, qui influencent de plus en plus le développement social.

Que faire?

Les auteurs de l'étude suggèrent de se concentrer sur l'expérience positive de la coopération entre la Russie et l'UE. Selon Pierre-Emmanuel Thomann, politologue français et coauteur du livre, il faut des consultations plus larges entre les pays afin d'éviter une militarisation excessive des paroles et des images dans la communication stratégique.

Il est important d'empêcher la dominance, dans la discussion publique en Russie ou dans les pays de l'UE, d'un agenda revanchiste, de prendre des décisions politiques après une analyse globale pesée tenant compte des scénarios alternatifs.

Mais le plus important aujourd'hui concerne aujourd'hui le domaine de la communication: élaborer le plus activement possible les analyses d'experts des relations entre la Russie et l'UE dans des discussions positives ne s'appuyant pas sur les idéologies du passé, mais sur une analyse rationnelle des processus interconnectés du développement de l'humanité qui mènent logiquement vers un nouvel état différent. Lequel - cela dépend de toute la société.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
OTAN, scène internationale, Union européenne (UE), Russie
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