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Au point presse qui a clos la conférence de Berlin, Angela Merkel a présenté, enthousiaste, les progrès réalisés vers l’obtention de la paix en Libye. Pourtant, dès le lendemain, les escarmouches sur le terrain venaient doucher cet optimisme. Afin de comprendre ce décalage, Sputnik France a interviewé le politologue Emmanuel Dupuy.

Ce 19 janvier, 135 ans après la dernière conférence de Berlin, les représentants de nombreuses puissances se sont à nouveau réunis, non pas pour discuter du partage de l’Afrique, mais pour essayer de trouver une solution au conflit libyen. Et, comme en 1885, de nombreuses zones d’ombre subsistent après la tenue de cette conférence.

L’échec de la médiation tentée par la Russie et la Turquie à Moscou une semaine auparavant était certainement annonciateur de la complexité des discussions qui auraient lieu à Berlin le 19 janvier. Une hypothèse qui s’est partiellement vérifiée, d’autant plus que, comme après la médiation de Moscou, les violences sur le terrain ont repris dès le lendemain de la conférence de Berlin. En effet, si des lignes directrices ambitieuses ont été tracées par cette dernière, la lumière n’a toujours pas été faite sur certains points de discorde précis entre le camp de Khalifa Haftar et celui de Fayez el-Sarraj.

​Parmi les avancées majeures obtenues lors de la conférence, l’engagement des acteurs présents de ne plus intervenir dans le conflit libyen et de respecter l’embargo sur les armes. C’est une des positions que défend bec et ongles l’envoyé spécial de l’Onu en Libye, Ghassan Salamé, pour qui aucune paix n’est possible sans cette mesure.

Une signature qui engage donc la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre, les États-Unis, l’Algérie, l’Égypte, la Chine et les Émirats arabes unis. À noter que ni la Turquie ni la Russie, représentées lors du sommet, n’ont paraphé l’accord final, pas plus que les représentants de Khalifa Haftar et de Fayez el-Sarraj, qui ont assisté aux débats à distance et n’ont rien signé.

​Le document indique la nécessité d’un «cessez-le-feu permanent», appelle à «s’abstenir de toute ingérence dans le conflit armé» et à relancer le «processus politique». Ce que préconisent à peu près tous les acteurs impliqués dans le conflit depuis l’offensive du maréchal Haftar en avril 2019. Des premiers pas ambitieux en théorie, mais dont on conçoit difficilement la mise en œuvre pratique. D’autant plus que les dirigeants des deux camps refusent toujours de se rencontrer. Pour tirer le bilan de cette conférence, Sputnik a tendu le micro à Emmanuel Dupuy, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE).

Sputnik France: La feuille de route conclue à l’issue de la conférence a été présentée de manière ambitieuse par la chancelière allemande, mais quelles avancées concrètes ont été obtenues à l’issue de cette conférence?

Emmanuel Dupuy: «Je commencerai déjà par minimiser l’ambition que vous évoquez. Cette conférence intervient après de nombreuses autres, tenues en France, en Italie, ou aux Émirats, et qui se sont soldées par des échecs. Ce qui me semble aussi minorer l’optimisme affiché après cette conférence, c’est qu’une réunion qui regroupe onze chefs d’État, les secrétaires généraux de la Ligue arabe et des Nations unies, toutes les institutions européennes, des représentants de l’Union africaine, au final, n’obtient pas grand-chose. Donc pour relativiser, je ne suis pas certain que le résultat d’une telle mobilisation diplomatique soit conforme à l’implication que la communauté internationale a mise pour cette réunion.»

Sputnik France: Peut-on penser que le format proposé de cinq émissaires qui discutent au nom de Haftar et Sarraj à Genève puisse permettre d’avancer vers un cessez-le-feu et une issue politique?

Emmanuel Dupuy: «Oui et non. Premièrement, parce que ce comité n’est pas constitué, et deuxièmement parce que ni le Maréchal Haftar, ni Fayez el-Sarraj n’ont signé de document. De même, ni le Président turc ni le Président russe n’ont signé au final. D’ailleurs, ils sont l’un et l’autre partis avant la fin de ce sommet. Et il convient de rappeler que la fragile trêve qui a lieu depuis plus d’une semaine avait été conclue sous l’impulsion de Moscou et d’Ankara.»

Sputnik France: Quand on sait les intérêts énormes qui se jouent en Libye pour certaines puissances étrangères, peut-on réellement croire ceux qui disent qu’ils ne continueront pas d’influer sur l’issue du conflit?

Emmanuel Dupuy: «C’est l’un des points positifs issus de cette conférence, selon moi, le fait que l’on réaffirme le danger de l’ingérence extérieure. Ce n’est pas à Berlin que l’on a découvert que certaines puissances bafouent les résolutions 1970 et 2473 des Nations unies. C’est le cas depuis 2011. Ce 19 janvier, à Berlin, le communiqué publié après la conférence affirme haut et fort qu’il faut que ça s’arrête.

Il faut aussi avoir en tête l’importance du rôle de la Russie et de la Turquie et de leur rapprochement sur ce dossier, qui peut sembler contre nature, car ils ne soutiennent pas le même candidat. Néanmoins, l’un et l’autre ont les mêmes intérêts: la Russie soutient Haftar modérément et sans que cela soit officiel, d’ailleurs. Le maréchal Haftar a d’ailleurs grandement courroucé le Président Poutine en quittant Moscou sans signer l’acte de cessez-le-feu proposé à l’occasion de sa venue dans la capitale russe.

La question des ressources en hydrocarbures est évidemment centrale aussi. La Turquie a les yeux rivés sur les fabuleux gisements de gaz en méditerranée orientale et elle ne compte pas détourner son regard de sitôt. Sur le territoire libyen aussi, les deux parties prenantes du conflit utilisent les hydrocarbures pour se faire mutuellement pression. Ça a été le cas du maréchal Haftar qui a fait fermer différents terminaux pétroliers, rabaissant la capacité pétrolière de la Libye de 1,3 million barils par jour à un peu moins de 500 000 barils par jour.»

Sputnik France: La notion «d’issue diplomatique et politique», n’est-ce pas un faux-semblant que les acteurs étrangers font miroiter pour se donner une bonne image?

Emmanuel Dupuy: «La solution au conflit libyen est avant tout intralibyenne. La conférence de Berlin, de ce point de vue, n’avait pas vocation à remplacer une conférence intralibyenne que tout le monde appelle de ses vœux, mais qui n’a toujours pas eu lieu. Il y aura donc de toute façon la nécessité de se réunir.

Je crois que le conflit libyen aboutira à deux dynamiques: d’une part, une appropriation régionale du conflit et une africanisation de l’agenda libyen, et d’autre part, le parrainage turco-russe, du type processus d’Astana, qui pourrait être complémentaire du processus régional.»

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