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Célébré en grande pompe le 29 février, l’accord «historique» entre les États-Unis et les talibans était censé ramener la paix en Afghanistan, meurtri par 40 ans de guerre. Résultat? Les combats ont repris deux jours après. Pour Sputnik, René Cagnat, ancien colonel et spécialiste de l’Asie centrale, revient sur les conséquences de cet accord.

19 ans après le 11 septembre, assistons-nous au début de la fin de la guerre en Afghanistan? Après plus d’un an et demi et de négociations, Américains et talibans sont parvenus à s’entendre sur un accord qui garantit un retrait des troupes étrangères d’Afghanistan, le début de négociations de paix entre Kaboul et les talibans et l’arrêt de toute coopération talibane avec des groupes terroristes.

C’est un marché qui aurait pu mettre fin à la plus longue guerre de l’histoire des États-Unis. Rien que ça. Pourtant, la confrontation entre le gouvernement de Kaboul et les talibans, principale source de violences en Afghanistan, est tout sauf réglée. Preuve en est, une clause du traité stipulait une trêve entre Kaboul et les talibans: elle a duré deux jours.

​On peut donc légitimement s’interroger sur la valeur de cette paix signée et annoncée en grande pompe. Est-elle uniquement cosmétique? Quelles sont ses implications locales et régionales? Sputnik France a interrogé René Cagnat, ancien colonel, spécialiste de l’Asie centrale et auteur du livre «Le désert et la source: djihad et contre-djihad en Asie centrale», paru le 20 juin aux éditions du Cerf. Selon lui, cette entente scelle avant tout une victoire quasi-totale pour les talibans.

«C’est une victoire à 80%. Tout d’abord, c’est une victoire sur les autres peuples et groupements d’Afghanistan, car ils en tirent un prestige énorme. C’est une simple organisation qui a su tenir tête à l’hyperpuissance qu’est l’Amérique, et a su s’imposer à elle, malgré tous les moyens déployés, notamment par Trump», explique René Cagnat.

Réponse directe au 11 septembre, l’invasion de l’Afghanistan a coûté aux États-Unis, à la France et leurs alliés occidentaux, des milliards de dollars en équipement et des milliers de vies humaines. Pour quels résultats?

19 ans de guerre pour (presque) rien

Quelques progrès diront les plus optimistes, mais rien de très concret. Hormis l’intégration de quelques filles dans les écoles, une diversification agricole mineure, peu de choses ont changé depuis 2001 en Afghanistan. Au contraire, le pays vit toujours dans une misère extrême, les plus grandes villes ne sont, pour la plupart, pas reliées par des routes, une très grande partie de la population observe encore un islam rigoriste, le narcotrafic est encore une source de revenus pour nombre d’habitants des régions rurales, la corruption est toujours rampante

​Selon René Cagnat, sur cette misère, il existe un seul terrain sur lequel talibans et gouvernementaux pourraient s’entendre et arriver à une paix superficielle:

«Avec l’amoindrissement de la présence américaine, les deux camps afghans reprendront certainement leurs anciens petits trafics, qui leur permettaient à tous les deux de survivre financièrement. Ce “bazar” va s’établir autour des revenus liés au narcotrafic», souligne l’ancien militaire.

à supposer qu’un tel modus vivendi tienne la distance, il aurait de fâcheuses conséquences, bien au-delà des frontières du pays:

«L’Afghanistan, dans ce cas de figure, se transformerait en narco-État, ce qui pourrait d’ailleurs poser de très gros problèmes au niveau régional. Cette situation est clairement belligène. Ce qui à son tour, va favoriser le trafic, car ce dernier a besoin d’instabilité politique pour exporter et exister», estime l’ancien militaire.

Une paix qui devrait faire gagner des voix à Donald Trump dans sa course pour la Présidentielle, mais qui n’arrange en rien la situation du pays, et ne rembourse pas les milliards déjà investis dans son hypothétique développement.

Quel avenir pour les relations entre talibans et djihadistes?

Une des conditions sine qua non du retrait américain est la garantie talibane de ne plus entretenir aucun contact avec les groupes djihadistes (type Al-Qaeda*, Daech*…). Une mesure, qui, selon René Cagnat, ne devrait pas être un obstacle majeur dans cet accord, du fait de la concurrence que se livrent déjà ces groupes.

«L’entente est difficilement envisageable entre Daech et les talibans, et les Américains comptent beaucoup là-dessus. L’Afghanistan sera d’ailleurs certainement le théâtre de conflits entre Daech et les talibans, car ces derniers considèrent l’Afghanistan comme leur émirat, et ils ne veulent pas partager ce gâteau», indique le spécialiste.

Néanmoins, l’expulsion des groupes djihadistes d’Afghanistan par les talibans pourrait avoir, là aussi, des conséquences régionales dangereuses.

«Cela risque de pousser Daech à l’extérieur de l’Afghanistan, notamment vers  le fragile Etat du Tadjikistan, mais surtout, via le Turkménistan, vers l’Iran dont le chiisme en fait un ennemi juré de daech. La “paix” que viennent donc de signer Américains et talibans est une fausse paix, qui ne fait que repousser un certain nombre de problèmes.»

* Organisation terroriste interdite en Russie

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Afghanistan, Taliban
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