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Propagation du coronavirus - avril 2020 (210)
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Les Européens ont envoyé du matériel médical en Iran. Ils ont contourné pour la première fois, via le mécanisme Instex, les sanctions américaines, imposées au monde par l’extraterritorialité du droit US. Un premier échange qui en appelle d’autres, au risque de contrarier Trump, explique au micro de Sputnik Hervé Ghannad, spécialiste de l’Iran.

De nombreux observateurs estiment que le monde post-coronavirus verra d’importants basculements géostratégiques. Pour le moment, tout cela n’est que spéculation, mais certaines décisions politiques livrent quelques clés de lecture. La première livraison de matériel médical de la France, l’Allemagne et du Royaume-Uni à l’Iran ce 31 mars va dans ce sens.

«La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni confirment qu’Instex a mené avec succès sa première transaction et permis ainsi l’exportation de matériel médical d’Europe vers l’Iran», a indiqué le ministère allemand des Affaires étrangères dans un communiqué.

Mais qu’est-ce qu’Instex? Sur le site du Quai d’Orsay, on le définit comme un «véhicule spécial destiné à faciliter les transactions commerciales légitimes entre les acteurs économiques européens et l’Iran».

​En langage moins technocratique, Hervé Ghannad, directeur académique de la Weller International Business School, auteur de la thèse «Identité et politique extérieure de l’Iran», le définit au micro de Sputnik comme «une mesure pour contourner l’embargo américain et continuer de commercer avec l’Iran». Elle a été créée en janvier 2019, mais n’avait jamais été utilisée jusqu’à ce 31 mars.

«Instex va travailler sur d’autres transactions»

Compte tenu de l’environnement international actuel, cette première transaction est lourde de sens. Rappelons que les États-Unis ont imposé le 19 mars, en pleine crise du coronavirus, de nouvelles sanctions à l’Iran, qui était alors l’un des cinq pays les plus affectés par la pandémie. Un signe fort de Washington, qui indique qu’il ne veut pas relâcher la pression sur Téhéran. Et pourtant, les Européens ont tout de même tendu la main au pays des mollahs.

​Un signe tout aussi fort symboliquement, tant il est en rupture avec l’alignement traditionnel des Européens sur la politique iranienne de Washington. En effet, depuis le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, les chancelleries européennes signataires de l’accord étaient dans une position délicate vis-à-vis de l’Iran. Celles-ci étaient défavorables à la suspension de l’accord, mais ne pouvaient que prendre acte de la décision de Donald Trump, du fait de l’extraterritorialité du droit américain. Pourquoi donc avoir attendu plus d’un an pour mettre en marche ce mécanisme d’Instex? Plusieurs éléments de réponse entrent en compte:

«L’Europe est un escargot et il va lentement. Les Européens ont été pris de court par la violence et la rapidité des prises de décisions de Donald Trump et mettre en place de tels mécanismes demande beaucoup de temps», souligne Hervé Ghannad.

Sans donner plus de détails et même si cette première transaction ne concerne que du matériel médical, le ministère des Affaires étrangères allemand a indiqué qu’«Instex va travailler sur d’autres transactions» avec l’Iran et «continuer de développer ce mécanisme». Faut-il comprendre que les Européens et les Iraniens sont à l’aube d’un nouveau départ dans leurs relations?

«L’Iran est un partenaire important pour l’Europe et les Européens n’ont jamais digéré cette extraterritorialité, qui est en fin de compte une sorte d’impérialisme américain. Nous avons perdu d’énormes marchés en Iran et beaucoup d’entreprises, notamment françaises, ont été condamnées en vertu de cette “loi” d’extraterritorialité. Commercer via Instex avec l’Iran, c’est une forme de revanche sur Donald Trump», poursuit au micro de Sputnik Hervé Ghannad.

Selon lui, les Européens voient comme un deux poids deux mesure le fait d’être interdit de commercer avec l’Iran sous prétexte que ce pays finance le terrorisme dans la région, alors que les États-Unis ont des liens très forts avec l’Arabie saoudite ou d’autres régimes douteux, accusés, eux aussi, de soutenir des groupes terroristes.

​L’Iran reste un marché porteur et les Européens ne voient pas d’inconvénients à commercer avec lui dans certains domaines. De plus, certains pays ont des relations bilatérales traditionnellement fortes avec l’Iran et se passeraient volontiers de la tutelle américaine, la France en premier lieu.

Le coronavirus, accélérateur de particules géostratégiques

Roland Marchal, otage français en Iran, a ainsi été libéré le 20 mars par Téhéran en échange de la libération de l’Iranien Jalal Rohollahnejad, recherché par les États-Unis. Le mécanisme Instex s’inscrit plus largement dans cette volonté d’indépendance des politiques étrangères européennes vis-à-vis des États-Unis.

«Ce mécanisme est également une réponse à Donald Trump qui est souvent le premier à critiquer l’unité et l’efficacité des instances européennes et des Européens en général», affirme Hervé Ghannad.

Alors que les États-Unis ont non seulement refusé de lever les sanctions contre l’Iran, mais aggravé celles-ci, la livraison de matériel médical des Européens à l’Iran est également un moyen pour l’Europe de «défendre son identité humaniste», souligne Ghannad.

En fin de compte, cet envoi à l’Iran est un moyen pour des Européens, qui «parient sur la chute prochaine de Donald Trump», de réaffirmer leurs désaccords avec ce dernier et d’essayer de sauver tant bien que mal l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien. D’autant qu’avec les masses de personnes infectées par le coronavirus aux États-Unis, pays dorénavant le plus touché, «ce n’est pas une priorité pour Trump de mettre la pression aux Européens sur ce dossier.»

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