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Les manifestations violentes aux États-Unis pour condamner les brutalités policières et le racisme divisent chaque jour d’avantage outre-Atlantique. Racisme, Covid-19, crise économique… Gérald Olivier, spécialiste des questions politiques aux États-Unis, analyse au micro de Sputnik les raisons qui font que la gronde a pris une telle ampleur.

Les États-Unis semblent pris dans une spirale de violence qui ne donne aucun signe de ralentissement. Dans ce pays où la question des relations raciales n’a jamais vraiment été traitée, le sujet est très sensible. De fait, l’ensemble de la société américaine se déchire actuellement sur ce thème. Entre légitimité et illégitimité de la violence, existence ou non d’un racisme institutionnalisé, l’Amérique est plus que jamais divisée.

​Les émeutes qui ont commencé après la mort de George Floyd des mains d’un policier blanc continuent de faire les gros titres. De la côte Ouest à la côte Est, les plus grandes villes connaissent des violences et des pillages d’une rare intensité. Au 2 juin, 23 états sur 50 avaient eu recours à la garde nationale pour assurer la sécurité. L’image du commissariat de Minneapolis dévoré par les flammes a fait le tour de réseaux sociaux.

Des scènes de violence inouïe se sont déroulées entre manifestants et policiers, voire entre manifestants d’opinions différentes. Des communautés entières se sont mobilisées pour protéger leurs magasins, armées jusqu’aux dents pour certaines d’entre elles. Comment le pays a-t-il pu en arriver à ce niveau de violence? Pour Sputnik France, Gérald Olivier, journaliste franco-américain, chercheur associé à l’Institut de Prospective et Sécurité en Europe (IPSE) et rédacteur en chef du blog «France-Amérique», revient sur les raisons qui expliquent une telle mobilisation et un tel niveau de violence.  

Sputnik France: Vous êtes un observateur assidu de la politique et de la société américaines. Comment expliquez-vous l’ampleur prise par les manifestations aux États-Unis, voire ailleurs dans le monde?

Gérald Olivier: «Il faut distinguer ce qui s’est passé directement après la mort de George Floyd -à savoir les manifestations à Minneapolis- et les émeutes de grande ampleur qui se sont déroulées ce week-end. Ce qui est arrivé à George Floyd est une double tragédie. D’une part, car c’est une mort inutile et atroce et d’autre part, car elle est décourageante pour la communauté noire, parce qu’elle indique clairement que le racisme institutionnel est toujours présent aux États-Unis. 

Derrière le policier violent qui a tué George Floyd, il y a des consignes qui sont données. Et il est vrai que ces consignes sont très dures vis-à-vis des citoyens noirs, parce que la criminalité au sein de la communauté noire est beaucoup plus présente qu’au sein de la communauté blanche ou même hispanique. Parce que le taux de possession d’armes est beaucoup plus important dans les communautés noires que dans les autres communautés, notamment en milieu urbain.

À cela s’ajoutent des problèmes de drogue qui peuvent mener à des comportements violents. Les policiers ont donc des consignes qui sont appliquées à la communauté noire, non pas pour leur couleur de peau, mais du fait de ce contexte qui rend les policiers plus violents vis-à-vis de cette communauté. Si l’on ajoute à cela la brutalité personnelle d’un individu, le racisme de certains d’entre eux, on finit par avoir des situations comme celle de Minneapolis, qui est écœurante et inexcusable.»  

Sputnik France: D’après vous, certains ont-ils utilisé le prétexte de la mort de Floyd pour tirer un profit politique ou personnel?

Gérald Olivier: «Ce drame n’a rien à voir avec les émeutes violentes du week-end un peu partout aux États-Unis. Un certain nombre de gens ont utilisé cette mort comme prétexte pour crier leur haine du Président et pour orchestrer le chaos. C’est le cas de mouvances d’extrême gauche, que le Président et le Garde des Sceaux ont identifié comme liée aux “antifas”, et dont l’objectif est de créer le chaos, parce qu’ils estiment que lorsque le désordre s’installe, le système peut tomber.

À ceux-là se greffent des pilleurs des magasins, des voyous qui profitent de la situation pour faire leur shopping à l’œil. La personnalité de Donald Trump et l’opposition quasi hystérique qu’il suscite peuvent aussi contribuer à expliquer l’ampleur de ces manifestations. Nous sommes dans une année électorale, et certains tentent de profiter de ces événements pour affaiblir politiquement Donald Trump.»

Sputnik France: Dans quel contexte économique et social s’inscrivent ces événements dramatiques?

Gérald Olivier: «Il y a l’élément exceptionnel apporté par le virus et surtout les conséquences économiques et sociales de celui-ci. Le confinement aux États-Unis a eu des conséquences dramatiques. Il n’y a pas aux États-Unis de filet de protection sociale aussi étendu que ce qui existe en Europe. Lorsque l’économie s’arrête, des millions de gens se retrouvent au chômage, pas avec un chômage partiel couvert par l’État comme en France. Au mieux, une allocation existe qui couvre 50% de votre salaire précédent. Si le chômage se prolonge, il existe un risque réel de perdre son assurance santé. C’est une situation extrêmement anxiogène. Aussi, d’innombrables Américains, en particulier dans la communauté noire, vivent “pay check to pay check”, au jour le jour, et n’ont aucune sécurité lorsque l’économie s’arrête. C’était le cas de George Floyd. Cette précarité est donc un autre élément qui permet d’expliquer, mais pas de justifier, cette colère.»

Sputnik France: Des séquences politiques de ce type ont déjà eu lieu durant la décennie précédente, pensez-vous que cette fois-ci, les choses peuvent changer?

Gérald Olivier: «Les émeutes raciales sont un phénomène récurrent de l’histoire américaine. Dans les années 60 par exemple, il y avait une énorme colère noire, qui se manifestait tous les étés et les émeutes dans les ghettos étaient beaucoup plus violentes que celles que l’on connaît aujourd’hui. À l’époque, elles ont contribué à conforter le parti de la loi et de l’ordre. Une émeute est le fait de quelques centaines ou milliers d’individus, qui sont souvent des hommes, souvent jeunes, et souvent dans une situation précaire. Ce n’est pas du tout le profil de l’électeur type.

Et lorsque vous avez mille personnes dans la rue, vous en avez un million devant leurs écrans qui voient leur pays partir en fumée, qui se disent que ça ne peut pas durer et qui attendent du gouvernement qu’il rétablisse l’ordre. En 1965, 1966, 1967, des émeutes meurtrières ont lieu pour réclamer plus de justice pour les communautés noires. En 1968, Martin Luther King est assassiné au mois d’avril, des émeutes suivent sa mort dans la plupart des ghettos noirs, et en novembre de la même année, c’est le Président Républicain Richard Nixon qui est élu. Et il se présente comme le candidat de la “majorité silencieuse”, de la loi et de l’ordre, et il va être réélu quatre ans plus tard. Je pense donc qu’aujourd’hui, comme dans les années 60, les électeurs apeurés par les violences vont se réfugier vers le parti de l’ordre.»

Sputnik France: Quand la situation peut-elle s’apaiser, selon vous?

Gérald Olivier: «D’un point de vue sociétal, souvent, après une poussée de fièvre, il y a une guérison et il y a une volonté de cicatriser les plaies. Si on regarde la situation de la communauté noire en 2020, avant la pandémie de Covid-19, on est obligé de reconnaître que la situation de la communauté noire dans son ensemble était plutôt meilleure que par le passé, voire n’avait jamais été aussi bonne, et c’est là où est le drame. Le chômage des noirs était à un plancher historique, 5%. Les salaires au sein de cette communauté étaient en train d’augmenter, la pauvreté diminuait. En regardant ces critères objectifs, on peut se dire qu’il y avait du progrès. Tout cela a été effacé par le coronavirus et ses conséquences économiques, et remis en question par le drame de Minneapolis.

On peut espérer que dans les semaines, les mois qui viennent, la société américaine puisse se ressouder. La majorité des Américains ne sont pas racistes et la communauté noire est, dans son ensemble, beaucoup mieux intégrée qu’elle ne l’était il y a trente ou cinquante ans. Ce qu’il faut espérer, c’est que ces journées terribles serviront à moyen ou long terme à redonner un élan et une cohésion à la société américaine. Mais c’est un espoir personnel et non une prédiction ferme.»

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