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Des manifestants américains contre la violence policière enflamment la Toile au Maroc. Sur les réseaux sociaux, on les voit protester à Minneapolis ou à New York, couvert du drapeau marocain ou l’agitant avec fierté. Qui sont ces mystérieux contestataires et quel est leur rapport avec le Maroc? Sputnik a mené l’enquête.

L’Affaire George Floyd n’en finit pas de révéler de nouveaux secrets. L’un d’eux, insoupçonné, concerne ces manifestants antiracistes américains arborant un drapeau rouge, frappé d’un pentagramme vert en son centre. Certains sont même coiffés d’un fez.

Ces jours-ci, leurs images sont partagées à profusion par les internautes marocains. Ces derniers n’en reviennent toujours pas. Ils sont surpris de voir l’emblème de leur pays flotter au-dessus des foules en colère dans le lointain pays de l’Oncle Sam. «Serait-ce par amour pour le royaume?», se demandent certains, intrigués.

 

«Que fait le drapeau marocain dans une émeute aux USA?», s’interroge cet internaute.

L’histoire est encore plus étonnante. Elle pourrait être intitulée «The Moroccan dream». Loin d’être une parodie du fameux rêve américain, ce mythe fait partie de la foi d’une large communauté aux États-Unis. Rassemblées autour d’une organisation religieuse «The Moorish Science Temple of America» (le temple de la science maure d’Amérique), ses membres seraient «près de 10.000 répartis sur plus de vingt temples à travers l’Amérique du Nord», estime Kudjo Adwo El, interrogé par Sputnik. À 45 ans, il est le Grand Sheikh du temple canadien.

«The Moorish Science Temple of America» a été fondé en 1913 à Newark, dans le New Jersey, par Timothy Drew. Surnommé Noble Drew Ali, né en Caroline du Nord en 1886, il est considéré comme le prophète de l’organisation religieuse qu’il a créée. La conviction de Noble Drew Ali et de ses adeptes est que tous les Afro-Américains sont d’origine asiatique d’ascendance maure. D’où leur nom: Les «Moors» (Maures). La terre de leurs ancêtres serait l’ancienne province romaine de Maurétanie. Un territoire qui s’étend aujourd’hui du nord du Maroc jusqu’aux frontières algériennes. Ils préfèrent être qualifiés de «mélanés» [«melanated», en anglais] et détestent qu’on les décrive comme «noirs américains». Pourtant, le mot «mélané» signifie, substantiellement, «noir».

«Nous sommes des descendants des anciens Maures de l’Empire marocain. Nos ancêtres ont été amenés de force aux États-Unis à cause de l’esclavage», explique à Sputnik Denzel Nicholson El. Ce New-Yorkais de 29 ans est membre actif du «Moorish Science Temple of America» depuis avril 2019.

Le jeune homme poursuit: «Guidé par le Grand Dieu Allah, notre prophète Noble Drew Ali a créé l’organisation avec pour objectif ultime d’élever l’humanité déchue. Il a donc commencé à parcourir le pays pour construire des temples. Le but était d’éclairer les “mélanés” sur leur véritable origine, c’est-à-dire leur descendance, noble, de Maure». Comme lui, les autres membres du «Moorish Science Temple of America» se disent d’obédience musulmane. «En 1927, notre prophète nous a donné le saint coran, un livre qu’il a “préparé” divinement pour que nous apprenions notre véritable valeur et identité», explique Denzel Nicholson El.

Le coran dont parle le jeune «moor» est «The Holy Koran of The Moorish Science Temple of America» (le saint coran du temple de la science maure d’Amérique) appelé aussi «Circle Seven Koran» (le coran du septième cercle). Ce livre n’a rien avoir avec le Coran de l’Islam. Selon une recherche réalisée par Edward Curtis, auteur américain et professeur d’études religieuses, le «Holy Koran of The Moorish Science Temple of America» serait dérivé de l’Évangile du Verseau ainsi qu’un manuel rosicrucien.

Se disant musulmans, les «Moors» ont-ils les mêmes rituels que les croyants musulmans pratiquants? Selon le Grand Sheikh, le nombre de prières reste à la discrétion du pratiquant. D’autres membres se fixent à trois fois par jour le nombre de ces prières. À chaque fois, le rituel consiste à se tourner vers l’Est, à ouvrir et à tendre la main gauche ainsi que deux doigts de la droite vers le ciel. Le tout en psalmodiant le refrain: «Allah, le Père de l’univers, le Père de l’amour, de la vérité, de la paix, de la liberté et de la justice. Allah est mon protecteur, mon guide et mon salut, nuit et jour, par l’intermédiaire de son saint prophète, Drew Ali. (Amen) Islam».

Autant de raisons expliquant, sans doute, que l’organisation ne soit pas reconnue comme un courant de l’islam par les différentes autorités de l’orthodoxie islamique.

Edward Curtis souligne dans son ouvrage «Muslims in America: A Short History» (Les musulmans en Amérique: un bref historique) que les hommes «moors» se distinguent par le port du fez et les femmes par leur turban. Interrogé par Sputnik sur la symbolique de ces effets vestimentaires, Roy Sheldon Theodolph Mc Kenzie El, 47 ans et vivant en Allemagne, affirme que les turbans et les fez sont les couvre-chefs que portaient leurs aïeux maures. Et ce membre du «Moorish Science Temple» d’ajouter: «Nous les portons nous aussi pour honorer nos aïeux et célébrer nos origines.»

Photo des membres du temple de l’État du Maryland.

Les noms de nos interlocuteurs «moors» sont tous marqués à la fin par El. Mais d’autres adeptes terminent leurs noms par «Bey», «Dey», «Al» ou encore «Ali». Selon Roy Sheldon Theodolph Mc Kenzie El, ces suffixes, dont certains renvoient clairement à des titres ottomans, désignent chacune des cinq tribus maures dont lui-même et les autres «moors» seraient les descendants.

Quid alors du drapeau Maroc?

«Ces suffixes sont ajoutés au nom de tout nouveau membre du Temple. Dès l’adhésion, on reçoit [de la hiérarchie de l’organisation, ndlr] une carte d’identité nationale qui prouve notre nationalité “Moorish” [Maure, ndlr]», détaille le «moor» vivant en Allemagne.

Exemple de «carte d’identité nationale Moor» remise à chaque membre de l’organisation religieuse.

«Notre communauté arbore le drapeau du Maroc parce que c’est le drapeau national qui représente notre identité», précise Kudjo Adwo El. Le Grand Sheikh insiste sur la symbolique identitaire: «Ce n’est ni un symbole religieux ni organisationnel». Denzel Nicholson El va plus loin: «Nos ancêtres, les Maures, sont les fondateurs du Maroc. Ils ont non seulement fondé ce pays, mais aussi Alger, Tunis et Tripoli». Pour lui, lever le drapeau marocain sert à honorer la mémoire des «pères fondateurs» et à célébrer leurs origines. C’est donc dans cet esprit que des manifestants pour George Floyd brandissent, non sans fierté, le drapeau rouge étoilé de vert du Maroc. Leur raison est donc loin d’être celle que supposent les internautes marocains qu’ils ont intrigués.

Le «prophète» Noble Drew Ali: L’autre George Floyd?

«Nous ignorons les circonstances exactes de la mort de notre prophète Noble Drew Ali», affirme Shawn Drumgold Bey. Cet ancien membre du Temple de 35 ans, qui se revendique toujours «moor», même s’il n’est plus membre du temple, laisse toutefois entendre que leur chef spirituel aurait été tué en 1929, à l’âge de 43 ans, par le FBI dans l’opération dite Cointelpro. Même si aucune preuve n’existe pour corroborer ces allégations, c’est ce motif qui fait sortir actuellement dans les rues les «maures» dans les manifestations contre les violences policières aux États-Unis.

De son côté, le FBI a déjà mené des investigations sur «The Moorish Science Temple of America» dans les années 1940. Un document est publié sur son site Web détaillant le déroulement de l’enquête. Aucune décision n’en a résulté pouvant changer le destin du temple de la science maure d’Amérique. Si des membres de cette organisation religieuse, peu connue, n’étaient pas sortis manifester en brandissant le drapeau marocain, personne au Maroc ne se serait intéressé à leur curieuse histoire.

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George Floyd, États-Unis
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