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Le nouveau gouvernement d’al-Kazimi peut-il faire céder les milices paramilitaires, et notamment les chiites pro-iraniennes? Myriam Benraad, chercheuse associée à l'IREMAM et spécialiste de l’Irak, en doute tellement Bagdad est faible et les organisations comme celle du Hezbollah irakien sont fortes. Analyse.

Que révèle l’arrestation de combattants du Hezbollah par les autorités fédérales de Bagdad? Ce 26 juin, quatorze soldats de la très puissante milice chiite Kataëb Hezbollah, communément appelée Hezbollah irakien, ont été appréhendés par les forces de sécurité sous ordre de Bagdad. Myriam Benraad, chercheuse associée à l'IREMAM, (Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman) et auteure en 2018 de L’Irak par-delà toutes les guerres (Éd. le Cavalier Bleu), explique dans ce nouveau Désalliances l’importance de cette arrestation:

«C’est un événement emblématique parce que c’est la première fois que des membres d’une milice sont formellement arrêtés par les autorités fédérales.»

La chute de Saddam Hussein en 2003, provoquée par l’intervention américaine, a eu pour conséquence directe de donner un plus large pouvoir à la communauté chiite en Irak. Sur un plan politique avec l’instauration d’un gouvernement chiite, mais aussi sur un plan sécuritaire puisque de nombreuses factions se sont développées pour faire face au chaos généralisé et, pour certaines, afin de contrer le nouvel ennemi américain. Myriam Benraad rappelle qu’on ne peut appréhender ce phénomène qu’en revenant sur les événements bouleversants des 15-20 dernières années:

«Depuis l’intervention américaine de 2003, on a constaté un essor généralisé des acteurs paramilitaires, et les milices chiites –avec évidemment le soutien de l’Iran– n’ont fait que monter en puissance sur le plan militaire, mais aussi politique à travers le combat livré contre l’État islamique*.»

Et la spécialiste de l’Irak et de l’État islamique*, pour y avoir consacré un ouvrage –L'État islamique pris aux mots (Éd. Armand Colin)–, ajoute:

«Ces miliciens chiites ont été d’emblée les seuls à véritablement pouvoir opposer une résistance armée à la progression du groupe État islamique*. Cela s’est traduit par des ambitions politiques beaucoup plus affirmées de la part de leurs leaders qui sont aujourd’hui des hommes politiques à part entière. Je rappelle que chaque milice chiite est dotée de son propre parti, a participé aux élections […] et que ces milices sont un État dans l’État.»

L’affrontement entre les États-Unis et l’Iran

Les rivalités au sein de la communauté chiite ont largement contribué à faire de l’Irak un pays ingouvernable. Et les cinq mois de vacance du pouvoir avant l’arrivée d’al-Kazimi, le 7 mai dernier, l’illustre. Le Premier ministre a hérité d’une situation fortement instable à cause d’une économie à genoux et surtout compte tenu d’une grande rivalité s’exerçant sur le territoire national entre ses deux principaux alliés: l’Iran et les États-Unis.

«Ce gouvernement, qui bénéficie toujours de l’appui américain, essaye justement de jouer de ce qui reste de ce partenariat stratégique avec les États-Unis pour tâcher de contenir une influence iranienne qui est de plus en plus décriée par la population.»

Rappelant les manifestations parfois violentes de novembre 2019 et janvier 2020 de la population irakienne contre l’influence de l’Iran, Myriam Benraad explique que cette arrestation de combattants du Hezbollah irakien rentre dans la nouvelle politique de Bagdad. Cependant, ces quatorze miliciens interpellés n’ont passé que trois jours en prison avant d’être libérés ce lundi 29 juin. Un résultat qui interroge sur les moyens de l’État central:

«Kazimi n’a que des moyens limités. Parce que déclencher une confrontation armée ouverte avec les milices, ce serait signer son arrêt de mort politiquement.»

La faiblesse politique et économique de l’État central

Une mort politique parce que ces milices, notamment celle du Hezbollah irakien, sont, comme le Premier ministre, majoritairement issues de la même famille de Chiites et que tout en étant en concurrence, elles sont aussi un soutien pour la nouvelle majorité.

Ne pouvant donc les affronter de manière frontale, Myriam Benraad considère qu’il faudrait un «miracle souverain» pour résoudre le problème d’intégrer ces nombreuses factions, parfois très puissantes militairement et politiquement, à l’armée irakienne nationale. La raison en est principalement que l’État, étranglé économiquement, ne parvient pas à payer ses propres soldats. Mieux rémunérés, ces combattants choisissent donc trop souvent de se rallier à une force «privée» et parfois même sponsorisée:

«Tant qu’on n’a pas de réformes structurelles au niveau de l’État irakien, il ne faut pas se leurrer, ces acteurs non étatiques –à commencer par ces milices chiites– vont maintenir une influence très importante, d’autant plus, encore une fois, que l’Iran est derrière et qu’il a bien l’intention de continuer de les soutenir.»

Le problème semble donc insoluble pour le nouveau gouvernement d’al-Kazimi qui ne peut que jouer avec le feu sur la scène nationale et aussi à l’international du fait de la forte rivalité entre les États-Unis –dont al-Kazimi est proche– et l’Iran. Nonobstant le dénouement de cette opération fédérale, l’État central a peut-être lancé une première étape dans la reconquête du pouvoir sécuritaire en Irak.

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
États-Unis, Iran, Kataeb Hezbollah, milices chiites irakiennes, Bagdad, Irak
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