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Agnès Callamard, rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires pour l’Onu, a publié un rapport condamnant les États-Unis pour l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani en janvier 2020. Sans surprise, Washington a dénoncé la démarche. Le politologue Bassam Tahhan livre son analyse à Sputnik.

«Ce rapport tendancieux et rébarbatif sape les droits humains, en passant l’éponge sur des terroristes, prouve une fois de plus que les États-Unis ont eu raison de quitter le Conseil des droits de l’Homme de l’Onu.»

Le ton monte entre le Conseil des droits de l’Homme de l’Onu et Washington. Morgan Ortagus, porte-parole de la diplomatie américaine, a vivement réagi au rapport rédigé par Agnès Callamard, rapporteur spécial sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires de l’organisation onusienne, envoyé le 7 juillet aux médias. Ce document revient sur l’assassinat par les États-Unis du puissant général iranien Qassem Soleimani le 3 janvier dernier lors d’une frappe en Irak. L’événement avait bien failli mener à une escalade guerrière entre Washington et Téhéran.

​Commandant de la branche des Gardiens de la Révolution iraniens chargée des opérations extérieures de la République islamique, Qassem Soleimani était considéré comme le chef militaire le plus puissant du Moyen-Orient. En représailles de sa mort, l’Iran avait frappé deux bases militaires américaines en Irak, blessant plusieurs soldats étasuniens.

Un rapport «très pertinent»

Le rapport d’Agnès Callamard lance des accusations sérieuses sur les États-Unis. Ils auraient agi de manière «illégale» dans cette affaire et violé la Charte des Nations unies. «À la lumière des preuves fournies jusqu’à présent par les États-Unis, le ciblage du général Soleimani, et la mort de ceux qui l’accompagnaient, constituent un assassinat arbitraire dont les États-Unis sont responsables en vertu du droit international humanitaire», peut-on lire dans le rapport. Un texte que Bassam Tahhan, politologue franco-syrien et spécialiste de la région, juge «très pertinent» au micro de Sputnik:

«Il pourrait même servir de leçon à la France, à l’Europe et à la justice internationale. D’autant plus qu’il émane d’une experte de l’Onu.»

Agnès Callamard ne s’exprime pas au nom des Nations unies, mais a été mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’organisation internationale. Elle doit présenter son rapport ce 9 juillet devant l’instance onusienne dont les États-Unis se sont retirés en 2018.

​Du côté américain, la pilule a du mal à passer, comme le montrent les déclarations de Morgan Ortagus: «Il faut une certaine malhonnêteté intellectuelle pour publier un rapport qui condamne les États-Unis pour avoir agi en état de légitime défense tout en dissimulant le passé notoirement connu du général Soleimani, l’un des pires terroristes du monde.» Après l’assassinat de l’officier supérieur iranien, Donald Trump avait justifié son geste par le fait que Qassem Soleimani, qu’il qualifiait de «terroriste numéro un» dans le monde, préparait des attaques «imminentes» contre des diplomates et militaires américains.

Riposte sur l’utilisation des drones de combat

Pour Bassam Tahhan, ex-maître de conférences d’arabe à l’École polytechnique, l’accusation de Donald Trump ne tient pas la route:

«C’était totalement infondé et même mensonger. Le général Soleimani a lutté contre les islamistes de Daesh et Al-Qaïda beaucoup plus que ne l’a fait la coalition internationale. C’est grâce à Qassem Soleimani que Bagdad n’est pas tombée entre les mains des islamistes. Le terrorisme d’État est bien celui des Américains.»

Un faux argument également pour Agnès Callamard, qui souligne que les États-Unis n’ont aucunement démontré que le général iranien «représentait une menace imminente». «Les États-Unis n’ont pas apporté de preuve suffisante d’une attaque en cours ou imminente contre leurs intérêts, à même de justifier la frappe contre le convoi dans lequel se trouvait Soleimani au moment de quitter l’aéroport de Bagdad le 3 janvier dernier», a notamment déclaré le rapporteur spécial de l’Onu à l’agence Reuters. Bassam Tahhan abonde en son sens:

«Agnès Callamard a bien prouvé par A + B qu’il n’y avait aucune raison valable qui justifiait un tel assassinat. Le caractère imminent du danger représenté par Soleimani n’a pas été prouvé. Même en admettant qu’un tel danger ait pu exister, une telle réponse de la part des États-Unis, en mettant en avant la légitime défense, n’était pas justifiée. Dans ce cas-là, les États-Unis auraient dû demander à l’Onu d’intervenir ainsi qu’au gouvernement irakien, car tout s’est passé sur le sol irakien.»

Or, «L’Irak n’aurait jamais autorisé Washington à tuer Soleimani sur leur sol», poursuit-il.

 

​L’experte de l’Onu en appelle à la communauté internationale concernant la nécessité, selon elle, de réguler l’utilisation des drones d’attaque –largement prisés par l’armée américaine depuis la présidence Obama– responsables de la mort du général Soleimani: «Il s’agit d’un moment critique pour le monde, possiblement d’un virage, concernant le recours aux drones […] Le Conseil de sécurité est absent sur ce sujet tout comme la communauté internationale, qui reste majoritairement silencieuse.»

«Les États-Unis se prennent pour les maîtres du monde. Et ils font donc à leur guise. Ils se font justice eux-mêmes sans passer par les instances internationales responsables», lance Bassam Tahhan.

La nationalité française d’Agnès Callamard est un point important pour le politologue franco-syrien. «L’État français fait défaut, comme quand Emmanuel Macron a suivi les Américains pour bombarder la Syrie, alors qu’il n’existait aucune preuve tangible d’une attaque chimique imputable à l’armée de Bachar el-Assad. Alors, il faut pouvoir compter sur les individualités françaises. C’est le cas avec Agnès Callamard, qui donne là une leçon à Paris et montre qu’il y a encore des Français, à titre personnel, qui ne se soumettent pas aveuglément à la volonté de Washington», affirme le politologue.

Reste à mesurer l’impact qu’aura ce rapport. Pour Bassam Tahhan, il pourrait être de nature à raviver les tensions entre Washington et Téhéran:

«Ce rapport, en donnant raison aux Iraniens, pourrait les pousser à entrer dans la phase 2 de leurs représailles suite à la mort de Soleimani. Ils avaient déjà répondu en bombardant des bases américaines. Cette affaire pourrait faire ressortir la rancœur qui existe Iran, où la mort du général est toujours source de grande colère. Le tout alors que Téhéran vient de conclure un accord militaire avec la Syrie.»

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Bassam Tahhan, Qassem Soleimani, Donald Trump, Iran, États-Unis, Troisième Guerre mondiale, guerre
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