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L’Europe de la Défense, si chère à Emmanuel Macron, commence à voir le jour. Trop lentement pour certains, trop rapidement pour d’autres. Des tergiversations qui mettent à mal les deux objectifs affichés de l’autonomie stratégique: le soutien à l’industrie européenne de l’armement et l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. Analyse.

«Jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe n’a été aussi nécessaire. La construction d’une Europe de la Défense, en lien avec l’Alliance atlantique dont nous fêtons les 70 ans, est pour la France une priorité», indiquait le 14 juillet 2019 Emmanuel macron. Plus d’un an après, sa position n’a pas changé.

Elle est toujours pour lui l’un des vecteurs cruciaux d’une souveraineté européenne chère à son cœur. De ce fait, l’annonce du budget Défense de l’Union européenne, initialement prévu à 13 milliards d’euros et finalement réduit à 7 milliards à certainement dû être une concession difficile pour le Président de la République et les partisans d’une plus grande souveraineté européenne sur les questions de Défense.

«La diminution du fonds européen de Défense atteste de la différence d’approche entre les pays européens sur la question de Défense. Emmanuel Macron s’est rendu compte que c’est là où le consensus est le moins important», explique Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut Prospective et Sécurité de l’Europe (IPSE), interrogé par Sputnik.

Ce fonds européen de défense (FED) reste néanmoins la base d’une future «autonomie stratégique européenne.» Proposé par la commission en 2017, il est censé apporter un soutien financier aux projets communs en matière de Défense développés en commun au niveau de l’Union européenne.

Des Européens divisés sur les questions de Défense

Ce fonds entend promouvoir deux logiques: d’une part, soutenir l’industrie européenne de l’armement et d’autre part, réduire la dépendance européenne à l’égard des États-Unis en matière de Défense.

​Mais ces deux objectifs ont toutefois été mis à mal par la réduction de 46% du budget annoncé initialement: «Il fallait faire un grand pas et on a fait la moitié d’un pas, en négligeant, en outre, le rôle clé que peut jouer l’industrie de Défense pour la relance. La focalisation des discussions sur le grand emprunt a abouti à ce qu’on rogne sur des politiques réellement européennes, dont celle-là», juge François-Xavier Bellamy, eurodéputé LR et rapporteur du Parlement européen pour le fonds.

«Il va être difficile de faire s’entendre les industriels européens sur de grands projets si les politiques n’arrivent pas à s’entendre sur leurs ambitions», prévient Emmanuel Dupuy. 

Sur le plan de la dépendance vis-à-vis des États-Unis aussi, le budget n’a pas été non plus à la hauteur des attentes. Car «si l’Europe veut exister dans ce monde de brutes, elle doit pourtant acquérir aussi sa souveraineté dans ce domaine», explique Arnaud Danjean, membre LR du groupe Parti populaire européen et spécialiste des questions de sécurité au Parlement de Strasbourg.

L’UE peut-elle «exister dans ce monde de brutes»?

Il y a donc une volonté affichée de certains acteurs de s’éloigner de l’orbite de Washington sur certaines questions stratégiques, notamment depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Dans un monde multipolaire, la doctrine d’un bloc européen face aux puissances que sont la Chine, les États-Unis, la Russie, voire l’Inde et le Brésil, commence à sérieusement faire son chemin.

Seulement, dans l’Europe à 27, rien n’est facile. Et si ce budget est en deçà de ce que souhaitent certains pays de l’UE, la France en tête, c’est parce que des pays comme la Pologne ou les pays baltes restent très attachés au parapluie militaire américain et ne sont pas pressés de créer cette Europe de la Défense.

​Pour ces derniers, la menace russe prime toujours sur les autres enjeux stratégiques européens, et de ce fait, ce n’est pas pour eux le moment de s’éloigner de Washington sur les questions de sécurité. De même, l’Allemagne ne manque pas une occasion de rappeler que les traités européens font de l’Otan le cœur de la Défense européenne et les «quatre frugaux» se disent «neutres» sur cette question de l’autonomie stratégique.

Moins d’Otan, plus d’autonomie

Une position qui ne ravit pas certains pays du sud de l’Union qui, eux, souhaitent une plus grande autonomie vis-à-vis des États-Unis. Les intérêts de Washington et des capitales européennes ne sont pas toujours alignés et la présence américaine prédominante au sein de l’Otan lui donne un levier sur les Européens dans les actions que ces derniers souhaiteraient entreprendre de manière indépendante.

C’est d’ailleurs ce qu’expliquait au micro de Sputnik Alexandre Del Valle, spécialiste des relations franco-turques, à propos des récentes provocations turques:

«Certains membres de l’UE voudraient faire quelque chose face aux agissements de la Turquie, mais ils ne le peuvent pas, car l’UE ne dispose pas de force de frappe militaire.»

Même si ce budget, c’est trop peu, trop lentement pour certains, c’est un début qui a le mérite de poser des bases inédites pour d’autres. Comme l’explique Federico Santopinto, chercheur au Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), dans les colonnes du Monde, «ce projet est une vraie nouveauté et peut-être même la première chose vraiment sérieuse pour l’Europe de la Défense: on développe une méthode vraiment communautaire, on bascule vers une véritable intégration après une coopération souvent vague, on ne peut pas dire que le montant d’un milliard par an est ridicule.»

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Tags:
Union européenne (UE), OTAN, défense
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