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Le 10 août 2020 marquait les cent ans de la signature du traité de Sèvres, censé créer un État kurde autonome. Un siècle plus tard, où la lutte pour l’autonomie kurde en est-elle? Ce peuple apatride de 40 millions d’habitants sera-t-il la prochaine nation à voir le jour? Éclairage avec Olivier Piot, spécialiste de la question joint par Sputnik.

Le peuple kurde vivra-t-il un jour dans un Kurdistan indépendant? Il y a cent ans et un jour, il en fut très proche. Signé le 10 août 1920 entre les vainqueurs de la Première Guerre mondiale et les Ottomans défaits, le traité de Sèvres visait à déconstruire l’Empire ottoman.

Lors de ce redécoupage, la France, la Grèce et le Royaume-Uni victorieux attribuent un État aux Arméniens et une province autonome aux Kurdes. Au grand désarroi de ces derniers, le traité ne sera jamais ratifié ni appliqué. Depuis, les près de 40 millions de Kurdes tentent tant bien que mal de trouver un îlot de paix dans le grand bourbier du Moyen-Orient.

Une chimère? Oui et non, estime Olivier Piot au micro de Sputnik. Journaliste spécialiste de la question kurde, il est l’auteur de Kurdes, les damnés de la guerre (Les Petits matins, 2020).

«C’est un rêve toujours opérant et actif dans les quatre communautés kurdes du Moyen-Orient (Iran, Irak, Syrie, Turquie). Même si, un siècle après les résistances aux trahisons subséquentes au traité de Sèvres, ce peuple a été fragmenté», précise-t-il.

L’exemple de 1946 est parlant. Cette année-là, le peuple kurde touche du bout des doigts son rêve d’indépendance: durant l’occupation soviétique du nord-ouest de l’Iran, les Kurdes locaux, soutenus par l’Armée rouge, proclament la République kurde de Mahabad, au nord-est du pays.

Du rêve d’indépendance à l’aspiration d’autonomie?

Une expérience de courte durée car les Soviétiques se retirent d’Iran seulement quelques mois plus tard, la nouvelle nation kurde se retrouvant seule face à l’armée iranienne. Le 31 mars 1947, le président de la jeune République kurde, Qazi Muhammad, est pendu en place publique à Mahabad, mettant fin à cette brève autonomie. Par la suite, celle-ci donnera le ton pour la plupart des tentatives d’autodétermination des communautés kurdes au Moyen-Orient.

«Ce rêve d’un seul et unique État kurde est condamné par l’histoire et la fragmentation des États-nations qui se sont créés dans cette zone. Mais ils se sont transformés en aspiration d’autonomie», indique l’expert.

Une recette qui aura un certain succès. En Irak et en Syrie, les Kurdes ont connu un semblant d’autonomie. Ils ont, au nord-est de l’Irak notamment, une autonomie régionale inscrite dans la constitution depuis la Guerre du Golfe. Une victoire importante selon Olivier Piot.

Un peuple divisé

Au nord-est de la Syrie, la guerre leur a permis de tirer leur épingle du jeu à partir de 2016 et de proclamer l’autonomie de la province rebelle du Rojava. Mais ces deux territoires sont peuplés de moins de dix millions de Kurdes, sur les près de 40 millions estimés dans la région, la majorité d’entre eux vivant en Turquie.

«Le Rojava est la deuxième victoire partielle. Sa survie est en suspens et on voit bien qu’aujourd’hui en Syrie, toute cette zone est fragilisée. Elle est prise en tenaille entre les intérêts turcs, russes et syriens (Damas)», poursuit le spécialiste des Kurdes.

Depuis l’émergence de l’État islamique* en 2014, les Kurdes jouissent en effet d’un soutien international et médiatique non négligeable, qui pourrait changer la donne dans leur combat.

«Le combat contre Daech* a permis aux Kurdes de sortir de l’angle mort des médias. Tout le monde les connaît aujourd’hui, au moins de nom, ce qui n’était pas vrai il y a une dizaine d’années», rappelle Olivier Piot.

Pourtant, malgré cette visibilité internationale apportée par leur lutte contre le groupe djihadiste, leur rêve d’indépendance semble toujours hors de portée. Et ce parce que la séparation des populations kurdes dans différents pays du Moyen-Orient a créé des cultures, des affiliations et des aspirations politiques divergentes.

Désormais, «même le PKK en Turquie a abandonné le mot d’ordre de séparatisme et d’indépendance au profit de ce qu’ils appellent un confédéralisme démocratique, c’est-à-dire des formes d’autonomies locales pour les communautés kurdes», poursuit le journaliste.

Exit donc l’indépendance d’un État kurde à proprement parler: la reconnaissance des droits des Kurdes passerait plutôt à l’avenir par une forme de confédération de régions autonomes au sein d’États existants.

Un peuple abandonné par ses soutiens internationaux

La seconde raison pour laquelle les Kurdes n’ont jamais pu avoir d’État depuis le traité de Sèvres en 1920 réside selon Olivier Piot dans la faillite du soutien international:

«Les grandes puissances n’ont jamais été au rendez-vous des questions kurdes. Et la ligne directrice depuis le traité de Sèvres, c’est tout de même une succession de trahisons.»

Le référendum de 2017 au nord-est de l’Irak en est un très bon exemple: les Kurdes ont voté à plus de 90% pour l’indépendance, avant que Bagdad n’intervienne militairement pour y rétablir son autorité. Ni la Russie, ni l’Union européenne, ni les États-Unis ne soutenaient la tenue de ce scrutin. Israël était le seul pays à y être favorable.

«Les Kurdes sont trop nombreux pour qu’on ne les écoute pas»

Un phénomène paradoxal: pour Olivier Piot, la question kurde est absolument centrale au Moyen-Orient. C’est donc un sujet que les puissances régionales et internationales devront traiter un jour ou l’autre, au risque, le cas échéant, de ne jamais voir un Moyen-Orient pacifié. Ainsi Olivier Piot estime-t-il que la question kurde est «un caillou dans la chaussure du Moyen-Orient»:

«Selon moi, le Moyen-Orient ne pourra pas se reconstruire sans trouver tout ou partie de la solution aux questions des communautés kurdes.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

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