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Au Canada, l’implantation de compagnies minières chinoises dans les régions nordiques commence à inquiéter certains experts, pour qui Pékin pourrait utiliser ces installations à des fins stratégiques. Mais pour le professeur de géographie Frédéric Lasserre, ces craintes sont exagérées et font appel à un sentiment de «sinophobie». Entrevue.

Plaque tournante du domaine minier international, le Canada s’inquiète pourtant de l’implantation de quelques sociétés minières chinoises sur son territoire, en particulier dans le Grand Nord.

Le 18 mai dernier, l’ex-directeur du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), Richard Fadden (2009-2013), déclarait au Globe and Mail que la présence accrue des intérêts chinois dans le secteur minier pouvait représenter une menace pour la sécurité nationale. Le commentaire de M. Fadden faisait suite à l’achat de la société minière canadienne TMAC Resources Inc. par le groupe chinois Shandong Gold Mining. Fondé en 2000 et coté à la Bourse de Shanghai depuis 2003, Shandong Gold Mining a extrait près de 1,3 million d'onces d'or en 2019, ce qui en fait l’un plus grands joueurs de l’industrie de l’or à l’échelle mondiale.

Projets miniers chinois: les Canadiens de plus en plus inquiets

L'acquisition de TMAC par Shandong a été approuvée par les actionnaires de TMAC en juin dernier et la Cour supérieure de justice de l'Ontario a approuvé la transaction. Toutefois, il reste à l’opération d’être approuvée par Ottawa en vertu de la Loi sur Investissement Canada. Située sur le territoire du Nunavut, dans l’Arctique canadien, la mine Hope Bay devrait donc passer aux mains d’intérêts chinois à moins d’une intervention politique. Dans une entrevue accordée récemment à QUB Radio, l’ex-ambassadeur canadien en Chine, Guy Saint-Jacques s’est dit préoccupé par la vente:

«Il pourrait y avoir des enjeux de sécurité. C’est situé à 160 km au nord du cercle arctique. [...] Ce que les gens vont craindre, c’est que, s’il y a une présence chinoise, ça pourrait permettre l’installation d’équipements qui pourraient monitorer les mouvements d’avions pour mieux connaître les mécanismes de défense canadiens, et je pense aussi que nos partenaires américains vont vouloir avoir leur mot à dire sur ça», a-t-il lancé.

Pour Frédéric Lasserre, professeur de géographie à l’Université Laval, à Québec, les inquiétudes autour des projets chinois au Canada sont infondées en grande partie. Auteur de nombreux articles sur la question, il estime qu’un «biais médiatique» contribue à nourrir un climat de méfiance envers les Chinois, qui sont d’ailleurs aussi actifs au Groenland et en Russie dans le domaine minier.

«Il y a encore très peu de minières chinoises dans l’Arctique canadien. On y prête beaucoup d’attention, car c’est à la mode de se préoccuper de ce que font les Chinois. [...] Il n’est pas inutile de se poser des questions, mais dans le cas précis des minières chinoises dans l’Arctique canadien, je pense que les réactions sont exagérées», souligne M. Lasserre dans un entretien à Sputnik.

Dans les dernières années, le rayonnement de l’Empire du Milieu a effectivement commencé à faire parler de lui. En 2013, un rapport publié par les services secrets mettait déjà en garde contre l’influence chinoise dans le monde et au Canada. Les investisseurs chinois dans l’immobilier font maintenant l’objet d’une plus grande attention médiatique et sont accusés dans des villes comme Montréal et Vancouver de contribuer à une flambée des prix.

Vers une guerre froide entre Pékin et Ottawa?

Malgré cela, les sociétés minières chinoises ne se comportent pas différemment des autres entreprises étrangères au pays de l’érable, assure Frédéric Lasserre.

«Il ne faut pas penser que ça va mal se passer seulement parce qu’il s’agit d’une compagnie chinoise. [...] Simplement, la conjoncture liée à la pandémie fait en sorte que certaines minières se retrouvent sans liquidités: elles cherchent alors à se départir de projets. Comme les compagnies de tous les pays du monde, les minières chinoises sont simplement à l’affut d’opportunités d’affaires», poursuit le géographe.

À la veille des dernières élections fédérales d’octobre 2019, le Parti libéral du Canada avait été accusé d’entretenir des liens privilégiés avec le gouvernement chinois. Des observateurs ont affirmé que Pékin pouvait avoir intérêt à ce que la formation de Justin Trudeau soit reconduite à ces élections, ce qui a effectivement été le cas.

L’ancien ministre libéral John McCallum a d’ailleurs conseillé la Chine sur les manières de faire réélire les Libéraux. Avant de devenir ambassadeur en Chine (2017-2019), McCallum a occupé plusieurs ministères-clés, comme ceux de la Défense et de l’Immigration. Ses démarches auprès de Pékin ont été dénoncées par des députés conservateurs qui y ont vu une atteinte à la souveraineté canadienne.

​Dans ce contexte sensible, Frédéric Lasserre considère qu’il serait peu avantageux pour Pékin de tenter d’utiliser les entreprises minières à des fins stratégiques:

«Je ne vois pas comment une compagnie minière implantée à un endroit précis et connu pourrait commencer à étudier les mécanismes de défense, par exemple ceux du Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord. Les Chinois n’ont pas besoin d’aller sur place: des photos satellites existent et les Chinois ont des satellites espions. D’autant plus que ce ne serait pas très discret...», poursuit-il.

À l’été 2017, le parcours dans l’Arctique du brise-glace chinois «Dragon des Neiges» avait suscité le même genre de réactions dans la presse, rappelle le professeur de l’Université Laval. Avec l’autorisation du Canada, ce navire avait franchi le passage du Nord-Ouest, corridor maritime traversant l’archipel arctique. L’Institut de recherche polaire de Chine avait invité des scientifiques canadiens à se joindre à son équipe durant la partie du trajet en eaux canadiennes.

Frédéric Lasserre estime qu’au Canada la méfiance envers les Chinois est analogue à celle exprimée envers les Russes:

«Comme les Russes, si les Chinois voulaient absolument envoyer des sous-marins nucléaires dans l’Arctique, ils n’auraient pas besoin de les cacher sous un brise-glace. Ils pourraient le faire dès maintenant. [...] Le Canada s’est trouvé un nouvel ennemi. [...] Je ne dis pas que la Chine ne nourrit pas d’ambitions planétaires, mais on ne peut pas interpréter tout ce qu’elle fait en Arctique en des termes machiavéliques», conclut-il.

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Arctique, Chine, secteur minier, Canada
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