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Neuf experts et parlementaires européens ont appelé Bruxelles à soutenir Taïwan face à Pékin. Mais l’UE a-t-elle réellement les moyens de sa puissance? Décryptage des enjeux avec Gérard Chaliand, géopolitologue, et Michel Jan, spécialiste de la Chine.

Le texte n’a pas fait grand bruit au-delà des cercles initiés, mais il illustre le virage politique chez les Vingt-Sept. Le 14 septembre, tandis que les Européens négociaient avec la Chine un accord sur les investissements, un collectif de neuf députés et experts européens signait une tribune dans Le Monde appelant Bruxelles à «revoir sa “politique d’une seule Chine” et à soutenir Taïwan». Parmi eux, trois Français: Raphaël Glucksmann, en pointe dans la dénonciation du traitement infligé aux Ouïghours, Nathalie Loiseau, tête de liste LREM aux dernières européennes, et François Godement, éminent spécialiste de l’Empire du Milieu à l’Institut Montaigne. Comment comprendre cette offensive médiatique au moment où l’Union européenne tente d’accéder au marché chinois tout en affirmant ses positions sur les droits de l’homme?

Une «intention louable» mais qui reste un «vœu pieux»

Les auteurs de la tribune notent l’éloignement «manifeste d’une résolution pacifique», concrétisée par une «escalade» des manœuvres militaires de l’Armée populaire de libération (APL) autour de Taïwan depuis août 2019. C’est ainsi qu’ils estiment que «le comportement récent de la Chine», jugée «agressive» et «autoritaire», justifierait une révision de la politique européenne vis-à-vis de Taïwan. Les signataires dressent un portrait de l’équilibre européen fragile à l’égard de cette problématique. À l’heure actuelle, ceux-ci observent que l’Europe tente de préserver le statu quo entre l’autodétermination et le «principe d’une seule Chine», qu’elle n’encourage pas l’indépendance ni de traité de libre-échange, tout en mettant «en garde Pékin contre toute coercition». Rejetant toute stratégie «révisionniste», ceux-ci en appellent néanmoins à des modifications radicales. Sont demandés notamment l’ouverture d’un dialogue sur la paix et la sécurité, la possibilité de s’entretenir avec les acteurs politiques taïwanais, ainsi que le soutien à l’adhésion de l’île aux organisations internationales. Enfin, la tribune se conclut par un appel à la fermeté des Européens face à Pékin, quitte à provoquer une «rupture politique et économique» si un «recours à la force» était envisagé.

Interrogé par Sputnik, l’ancien militaire Michel Jan, spécialiste de la Chine, se dit plutôt favorable à cet engagement, considérant que les Européens devraient adopter «une position commune» face aux tentatives de «dispersion chinoise». Le géopolitologue Gérard Chaliand est également «d’accord» avec le «ton sérieux» de la tribune qui dresse un «constat raisonnable». Celui-ci considère légitimes les interrogations européennes:

«Est-ce que ça nous regarde? Si c’est une ingérence, c’est admettre que l’affaire est déjà close. C’est-à-dire que Taïwan appartient de facto à la Chine, alors pourquoi en parler?  Or ce n’est pas le cas. Sans vouloir devenir indépendants, les Taïwanais sont dans une situation hybride où de toute façon, leur indépendance, à l’intérieur en tout cas de leurs institutions démocratiques, est réelle.»

Mais la «rupture politique et économique» évoquée par le texte est-elle vraiment réaliste? Si Gérard Chaliand salue «une déclaration d’intention louable», il note cependant les faiblesses intrinsèques de l’Union européenne: «Nous n’avons pas la cohésion nécessaire pour peser». Il s’agirait donc d’un «vœu pieux».  

«Ils ont autant de moyens de nous nuire en rétorquant, que nous de les gêner sur le plan des échanges économiques. On irait s’engager dans une histoire qui nous coûterait cher pour un jeu qui pour nous n’est pas essentiel.»

Un point sur lequel il rejoint Gérard Araud, l’ancien ambassadeur de France à Washington.

​Toutefois, note Michel Jan, les fermes représailles attendues de la part de Xi Jinping ne pourraient pas mener à une rupture totale, tant «couper toute relation diplomatique serait suicidaire pour Pékin».

Une nouvelle «guerre froide»?

Cela fait désormais quelques mois que la relation entre Bruxelles et Pékin s’est détériorée, avec en ligne de mire la gestion du coronavirus et la diplomatie virulente des «loups guerriers», ainsi que sont surnommés les diplomates chinois. Face aux accusations américaines sur l’origine du virus, l’ambassade chinoise à Paris a provoqué un tollé en dénigrant publiquement l’Occident au mois d’avril: l’ambassadeur a même été convoqué au Quai d’Orsay pour s’expliquer. La médiatisation de l’aide apportée par la Chine aux pays occidentaux a également provoqué l’ire des dirigeants européens, en premier lieu desquels l’exécutif français, qui l’a qualifiée de «propagande». Le chef de la diplomatie européenne a même estimé qu’«avec la Chine, nous avons été un peu naïfs», publiant un rapport officiel sur «les fake news de la Chine». Si celui-ci a nié toute intention de Bruxelles d’entrer dans une «guerre froide», Pékin a depuis subi une forte pression occidentale au sujet des Ouïghours et de la situation à Hong-Kong.

«Les réactions des pays de l’UE expriment la fin d’une époque de complaisance et de naïveté de la part des Européens» poursuit Michel Jan.

En parallèle, le statut international de la Chine évolue. Lors du 70e anniversaire de la République populaire de Chine à l’automne 2019, Xi Jinping déclarait ainsi qu’elle «n’accepterait plus qu’on lui donne de leçons»: un durcissement diplomatique proportionnel à l’affirmation géopolitique perçue comme menace existentielle par Washington. Ainsi, Michel Jan estime qu’il faut s’attendre à ce que Pékin poursuive «sa stratégie de montée en puissance par d’autres moyens, y compris par une mobilisation idéologique du pays», élément corroboré par Gérard Chaliand qui souligne l’importance du soutien populaire:

«On peut très bien imaginer qu’une majorité de Chinois soient très contents de voir leur pays cesser d’être humilié, et au contraire se comporter en puissance et de l’être véritablement.»

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Taiwan, Chine, Union européenne (UE), Angela Merkel, Emmanuel Macron, Xi Jinping
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