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Comment concilier normalisation des relations diplomatiques et défense des droits de l’Homme? Ce dilemme cornélien pour nombre de pays occidentaux se pose avec encore davantage d’acuité pour le Vatican. Mais voici que le pape devrait renouveler son accord secret avec Pékin, une démarche vilipendée -en vain- par Washington.

Quand la religion rencontre la géopolitique. L’accord entre Pékin et le Vatican, signé une première fois le 22 septembre 2018, sera vraisemblablement reconduit, selon une source de l’AFP.

Le pape François vient ainsi de donner son feu vert au renouvellement de ce texte, qui restera pour l’heure «expérimental» durant deux nouvelles années, alors que son contenu entier est toujours maintenu secret. Seul point concret révélé en 2018: le pape François avait reconnu immédiatement huit évêques chinois nommés par Pékin, sans son aval. Très minoritaires dans le pays, les douze millions de catholiques chinois sont divisés depuis la rupture diplomatique entre Pékin et le Saint-Siège en 1951, entre «l’Église patriotique» officielle et l’Église dite «clandestine».

Vatican-Pékin : accord secret pour résultats flous

«Notre intérêt actuel avec la Chine est de normaliser le plus possible la vie de l’Église», a expliqué à la mi-septembre le cardinal Pietro Parolin, bras droit du pape François et principal artisan de l’accord, tout en admettant mezza voce que les premiers résultats de ce dernier n’avaient «pas été particulièrement éclatants». Quatre jours plus tôt, Zhao Lijian, porte-parole du ministre chinois des Affaires étrangères, considérait à l’inverse que celui-ci avait été «mis en place avec succès». François Hoffmann, spécialiste de la Chine, explique à Sputnik le paradoxe devant lequel se situe le pape François:

«Soit ils ne font pas d’accord, mais il faut en payer le prix, soit ils font un mauvais accord. C’est surtout la liberté des chrétiens qui est la problématique […] Concrètement, est-ce que les prêtres pourront baptiser, confesser, prêcher? L’Église pourra-t-elle se développer?»

Celui-ci estime à quarante le nombre de postes vacants dans les nombreux diocèses chinois. Il raconte avoir été dans la préfecture apostolique d’Urumqi, dans le Xinjiang, où subsistent une «petite cathédrale» et «une très petite communauté chrétienne». Depuis la mort de l’évêque local en 2017, Hoffman affirme que le siège n’a «toujours pas été pourvu».

Au-delà des considérations comptables, pour lui, la vraie question, c’est la liberté des catholiques chinois. L’accord a-t-il réellement assoupli les conditions de vie de ces derniers? Le spécialiste considère que la liberté de culte varie «en fonction des autorités locales sur le terrain. Certains laissent faire, d’autres sont très tatillons».

Le bilan sur le terrain de ce pacte très confidentiel reste toutefois «très difficile à établir» pour Jean-Marie Guénois, rédacteur en chef du Figaro, chargé des religions, qui a également répondu aux questions de Sputnik. Sur la même ligne que François Hoffman, le journaliste estime que l’essentiel est d’améliorer la liberté des croyants, assimilés à une «Église du silence, une Église des catacombes», comme aux premiers siècles de l’Église romaine. Des catholiques au nombre indéterminé à qui le Vatican avait déjà demandé, il y a déjà quelques années, de sortir de l’ombre:

«Ceux qui paient aujourd’hui cette histoire de l’accord entre le Vatican et la Chine, ce sont justement ces personnes qui ont résisté au régime chinois et qui continuent à le faire.»

Habituellement prompt à défendre les droits de l’Homme, le Vatican s’est toujours montré prudent à l’égard de Pékin. Pour le journaliste du Figaro, la clé de compréhension de la discrétion papale, notamment à propos de Hong Kong ou des Ouïghours, réside dans l’objectif de parvenir à renouer de franches relations entre Pékin et l’Église catholique. Ainsi, la finalité de François serait d’être «le premier pape de l’Histoire à être invité à Pékin». Jean-Marie Guénois rappelle que le souverain pontife est jésuite, un ordre qui s’est illustré dans l’Histoire par «l’évangélisation de la Chine». Affirmant que le Vatican «ferme les yeux sur les réalités des droits de l’homme», cette réconciliation historique au nom de la realpolitik aurait selon lui «un prix vraiment cher payé».

Le Vatican «compromettrait son autorité morale»

Le renouvellement prochain de l’accord entre Pékin et le Vatican ne ravit pas tout le monde, particulièrement à Washington. Mike Pompeo, le secrétaire d’État américain a ainsi dénoncé le 18 septembre dans la revue catholique américaine First Things la «sinisation» forcée des religions afin d’inciter le pape François à ne pas signer cet accord. Pire, il estime dans un tweet que le Vatican «compromettrait son autorité morale» à s’engager une nouvelle fois tandis que «les abus du PCC [Parti communiste chinois, ndlr] sur les fidèles n’ont fait qu’empirer».

Le chef de la diplomatie américaine évoque ainsi les persécutions «horribles» des croyants de toutes confessions en Chine qui «révulsent» de nombreux pays. On l’aura compris, le Département d’État fait pression tous azimuts afin d’isoler la Chine, même sur le plan religieux. Donald Trump lui-même brandit la répression antireligieuse chinoise comme un argument dans sa campagne présidentielle. Rien d’étonnant selon Jean-Marie Guénois, qui rappelle «les escalades verbales» avec les États-Unis depuis l’élection de Donald Trump en 2016.  

«Le pape François ne rate jamais une occasion de critiquer le fond de sa politique. Ça a commencé avec le mur avec le Mexique. Dès qu’il le peut, le pape fait une sortie sur les conservateurs américains, c’est donc une réponse du berger à la bergère […] Le pape veut vraiment montrer qu’il n’est pas du tout conservateur et encore moins sur le plan politique, où il s’oppose au régime actuel américain.»

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Tags:
Église catholique, droits de l’homme, Vatican, Chine, Mike Pompeo, Pape François
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