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Les États-Unis risquent de fermer leur ambassade à Bagdad si le gouvernement irakien n’empêche pas les milices chiites liées à l’Iran d’envoyer des salves de roquettes sur les positions américaines. Une menace crédible? Oui, selon Adel Bakawan, directeur de de recherche à l’IREMMO, qui explique pourquoi au micro de Sputnik.

Washington est-il en passe de fermer sa plus grande ambassade au monde? Après avoir retiré 2.200 soldats du pays en septembre, c’est la menace que fait désormais peser la diplomatie américaine sur l’Irak, si le gouvernement de Moustafa al-Kazimi ne parvient pas à empêcher les milices soutenues par l’Iran de s’en prendre aux intérêts diplomatiques et militaires américains dans le pays.

​Des salves de roquettes visent régulièrement des positions américaines à Bagdad et ailleurs en Irak, et Washington commence à perdre patience. Une menace qui étonne toutefois, car la fermeture d’une ambassade suggère habituellement un désengagement diplomatique et militaire presque total. Et ce, 17 ans après y être entré et y avoir déboursé des milliers de milliards de dollars pour y apporter, affirme Washington, la stabilité et la démocratie. Deux objectifs encore très loin d’être atteints. Un constat qui soulève la question de la crédibilité de cette menace américaine à l’égard de Bagdad.

Washington sans stratégie fixe

Au micro de Sputnik, Adel Bakawan, spécialiste de l’Irak et directeur du département de recherche de l’Institut de Recherche et d’Études Méditerranée Moyen-Orient (IREMMO), estime qu’elle est à prendre au sérieux, même s’il est compliqué de lire clairement la stratégie américaine:

«Il est difficile de mesurer le degré de crédibilité de la menace brandie par Washington, car l’actuelle politique irakienne des États-Unis est dans le désarroi, dans l’inconnu, dans l’incertitude. Rien n’est fixé définitivement, car la Maison-Blanche détermine sa stratégie en fonction de ce qui se passe sur le terrain quotidiennement. Ils n’ont pas de stratégie ancrée sur le long terme.»

Au-delà de ce flou stratégique, certains intérêts cruciaux des États-Unis sont indéniablement menacés. Et leur légitimité avec. Selon Adel Bakawan, l’une des principales raisons légitimant la crédibilité de la menace américaine est le traumatisme de Benghazi en 2012:

À Washington, «on se souvient très bien de ce qu’il s’est passé en 2012 à Benghazi, en Libye [l’ambassadeur américain avait été tué lors de l’attaque d’un bâtiment diplomatique par des milices islamistes, ndlr]. Une expérience traumatisante pour la Maison-Blanche et la diplomatie américaine qui feront tout pour ne pas revivre la même expérience.»

Cela dit, pour Fouad Hussein, ministre irakien des Affaires étrangères, calquer ce qui s’est passé à Benghazi après la chute du colonel Kadhafi sur la situation actuelle en Irak est «une analyse erronée.»

Le syndrome de Benghazi?

Mais qu’importe pour Washington: le traumatisme subi est encore vif. Fouad Hussein pourra tenter de rassurer la diplomatie américaine autant qu’il le souhaite, la situation sur le terrain ne lui donnera pas raison, estime Adel Bakawan:

«Les milices chiites sont très puissantes dans un État irakien proche de la désintégration. Ils ont également des forces politiques très puissantes.»

Ainsi la présence américaine est-elle en définitive «fortement menacée». Et cette menace de retrait militaire et diplomatique ne serait donc pas à prendre à la légère. «Le simple fait que Mike Pompeo ait appelé directement le Président et non le Premier ministre pour transmettre le message symbolise le sérieux de la menace», note le chercheur. Il souligne également qu’il faut convenir ce qui est entendu par la «fermeture de la plus grande ambassade américaine»:

«Est-ce que cela signifie que l’ambassade déménage à Erbil, dans la région autonome kurde d’Irak ou que les diplomates américains s’en vont à Amman ou ailleurs?» s’interroge-t-il, perplexe.

Cette stratégie américaine de retrait diplomatique et militaire soulève d’autant plus de questions qu’elle pourrait ouvrir la voie à une domination iranienne totale sur l’Irak. Mais selon le directeur de recherche de l’IREMMO, «l’objectif de l’Iran n’est absolument pas le désengagement total des États-Unis en Irak.»

Partage du gâteau irakien

Il rappelle que, de la chute de Saddam Hussein en 2003 jusqu’au 3 janvier 2020, et l’élimination du général iranien Qassem Soleimani, l’Irak a été géré par un pacte entre Washington et Téhéran. Ces deux acteurs avaient coordonné leurs actions, dans un partenariat implicite, pour nommer les dirigeants irakiens. Ils participaient même à la nomination des ambassadeurs.

Mais «tout a changé avec la mort de Soleimani. Et ce, parce que Donald Trump a décidé unilatéralement de rompre ce partenariat afin de gérer l’Irak seul. Une politique qui a été catégoriquement refusée par l’Iran. Et Téhéran dispose de leviers et de moyens énormes, non pas pour “vaincre” les États-Unis en Irak, mais pour ramener Washington à la table des négociations afin de réélaborer un autre partenariat en Irak», estime Adel Bakawan.

Pour notre interlocuteur, c’est la finalité de la stratégie iranienne, et ce point de vue iranien séduirait même certains diplomates ou acteurs influents à Washington, estime Adel Bakawan.

«L’Iran sait très bien qu’il lui est impossible de gérer tout seul l’Irak, compte tenu des fractures ethniques, confessionnelles de la société irakienne», conclut le spécialiste de la région.

Reste à savoir si l’Administration Trump ou une potentielle Administration Biden serait prête à redécouper le gâteau irakien avec l’Iran.

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Tags:
États-Unis, Iran, Irak
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