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Le secrétaire d’État américain à la Défense a effectué une visite dans les capitales maghrébines. Lors de cette tournée, la première sur le continent africain de Mark Esper, il a été question de lutte antiterroriste, de la situation en Libye et, surtout, de la présence «gênante» de la Russie et de la Chine en Afrique du Nord.

C’est vêtu d’un costume de diplomate que le secrétaire d’État à la Défense a atterri à Tunis mercredi 30 septembre, pour cette première étape de sa tournée au Maghreb. La logique aurait voulu qu’elle soit menée par le chef de la diplomatie Mike Pompeo, mais l’administration Trump semble avoir privilégié les aspects d’ordres sécuritaires pour cette visite dans la région, qui intervient à la fin du mandat présidentiel. Prévue au mois d’avril, elle avait dû être reportée à cause de la pandémie de Coronavirus. Yahia Zoubir, professeur en géopolitique à KEDGE Business School (Marseille) et chercheur visitant non résident au Brookings Doha Center (Qatar), explique à Sputnik qu’il ne faut pas «exagérer la portée de cette visite».

«Il faut mettre cette visite dans le contexte actuel des élections américaines et de la stratégie nationale américaine de sécurité nationale, qui considère la Russie et la Chine comme des ennemis. L’Afrique a toujours été négligée, et le Maghreb est inclus dans l’espace africain. Nous pouvons dire que Washington semble avoir pris conscience de l’importance du continent africain», souligne le chercheur.

Contrer les Russes et les Chinois

En Tunisie, pays situé en première ligne face au chaos libyen, Mark Esper a signé un accord de coopération militaire sur dix ans. Yahia Zoubir souligne que les relations entre la Tunisie et les États-Unis ont longtemps été gérées par le Pentagone plutôt que par le département d’État. «Il y a une explication historique à cette relation. Il faut revenir à 1957, lorsque le Président Habib Bourguiba s’était déclaré contre le communisme», dit-il. Dans le contexte libyen, la Tunisie est très importante pour l’armée américaine, car c’est à partir de ce pays que sont menées les frappes ciblées de drones contre les chefs terroristes. Mais, en Libye, c’est surtout la Russie qui représente la plus grande inquiétude des Américains. Renforcer leur présence en Tunisie permettra aux États-Unis de garder un œil sur la présence russe en Libye. Mark Esper ne s’est pas gêné de le dire au sortir de sa rencontre avec Kaïs Saïed, le Président tunisien.

«Aujourd’hui, nos concurrents stratégiques, la Chine et la Russie, continuent d’intimider et de contraindre leurs voisins tout en étendant leur influence autoritaire dans le monde entier, y compris sur ce continent.»

L’affaire Lamamra

À Alger, où il est arrivé mercredi 1er septembre - après avoir passé la nuit sur l’île de Malte - le secrétaire d’État à la Défense s’est abstenu de faire des déclarations tranchées sur «les concurrents» russes et chinois. Et pour cause, Alger reste un partenaire stratégique pour Moscou et Pékin, et il aurait été malvenu pour Mark Esper de les critiquer ouvertement. Même s’il sait que la présence de la compagnie de sécurité russe Wagner en Libye est très mal vue par l’Algérie, qui considère que cela va à l’encontre du plan de paix algéro-tunisien, lequel préconise une solution politique et pacifique inter-libyenne. Un hasard du calendrier a fait que cette visite a été précédée, mardi 29 septembre, par celle de Dmitri Shugaev, le directeur du Service fédéral de coopération militaro-technique de la Fédération de Russie, qui était accompagné par Alexandr Mikheev, PDG de l’Office russe d’exportation d’armement Rosoboronexpor.

Durant son escale algéroise, le secrétaire d’État à la Défense s’est entretenu avec le Président Abdelmadjid Tebboune et le chef d’état-major de l’Armée nationale populaire (ANP), le général de corps d’armée Saïd Chanegriha. Pour ce qui est de la Libye, les Algériens n’ont certainement pas oublié que Washington s’est opposé à la nomination de l’ancien ministre des Affaires étrangères Ramtane Lamamra en qualité d’envoyé spécial du secrétaire général de l’Onu en Libye, pour succéder au Libanais Ghassan Salamé. Dans ces différents entretiens, en plus de la Libye, il a également été question, selon les médias algériens, de la situation au Mali et de la lutte antiterroriste au Sahel.

«Malgré l’affaire Lamamra, les Américains savent plus que tous les autres pays qu’il ne peut y avoir de dénouement en Libye sans l’Algérie. Idem pour la situation au Mali. L’agitation créée par le Maroc, notamment, n’aura aucun effet sur la situation dans ces deux pays. Sur le plan de la coopération sécuritaire, c’est l’Algérie qui a la main puisque c’est elle qui accepte de fournir certaines informations aux États-Unis, et non le contraire. En matière d’équipements militaires, les Algériens ne sont pas réellement demandeurs puisqu’ils se fournissent auprès de la Russie, de la Chine et, depuis quelques années, auprès de l’Allemagne, de la Turquie et de l’Afrique du Sud», affirme Yahia Zoubir.

Pour sa part, le journaliste spécialiste en questions de défense Akram Kharief, fondateur du site d’information Mena Défense, a indiqué à Sputnik que «l’Algérie maintient sa ligne de conduite traditionnelle qui consiste à préserver son indépendance vis-à-vis des deux puissances que sont les États-Unis et la Russie». De son côté, Geoff D. Porter, fondateur de North Africa Risk Consulting (NARCO), un site spécialisé dans l’analyse des risques en Afrique du Nord, a tenté de trouver des explications à la visite algéroise du secrétaire d’État à la Défense.

«Les spéculations vont du banal ’’Esper aurait entendu dire que l’Algérie est un bon partenaire en matière de lutte antiterroriste’’ à un espoir irréaliste ’’Esper va demander aux Algériens de l'aide pour la libération d'un Américain pris en otage par l’État islamique au Mali’’, en passant par un sarcastique ’’Esper estime que, plus il visite des pays obscurs, moins il est probable Trump le licencie’’. Quelle que soit la raison, le gouvernement algérien a accepté la demande américaine de cette rencontre, même si elle ne sait pas à quoi servira la réunion», écrit Geoff D. Porter sur un ton ironique.

Une visite sans le roi

Jeudi 1er septembre, Mark Esper a quitté l’Algérie pour le Maroc, seul pays où il a passé la nuit durant cette tournée maghrébine. Si, à Tunis et Alger, Esper s’est entretenu avec les Présidents Kaïs Saïed et Abdelmadjid Tebboune, à Rabat, il n’a pas été reçu par le roi Mohammed VI. Durant la journée du vendredi 2 octobre, à Rabat, il a rencontré sur «hautes instructions royales» Abdellatif Loudiyi, le ministre délégué auprès du chef du gouvernement chargé de l’Administration de la Défense nationale, ainsi que le général Abdelfattah Louarak, inspecteur général des Forces armées royales (FAR). Mark Esper s’est également entretenu avec Nasser Bourita, le ministre marocain des Affaires étrangères.

​Allié stratégique traditionnel des États-Unis d’Amérique, le Maroc a lui aussi signé un accord de coopération militaire. Celui-ci s’articule autour de «la consolidation des objectifs de sécurité communs, de l’amélioration du degré de préparation militaire, du renforcement des compétences et du développement de l’interopérabilité des forces».

C’est aussi au cours de cette dernière étape au Maghreb que Mark Esper a appris la contamination au Covid-19 de Donald Trump. Une situation qui place le patron du Pentagone dans une situation très délicate, sa maladie constituant une question de sécurité nationale. Cette première tournée maghrébine de fin de mandat n’aura pas porté bonheur à l’administration Trump.

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