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Aux États-Unis, la diffusion d’images de milices ethniques lourdement armées fait craindre le pire. Le pays est-il au bord de la guerre civile, comme le craint une majorité d’Américains? Avec François Bonnet, chercheur au CNRS et spécialiste des questions raciales aux États-Unis, Sputnik revient sur cette hypothèse.

Les images de groupuscules ou milices armées font sont de plus en plus nombreuses sur la Toile depuis le début du mouvement Black Lives Matter. Le 4 octobre, plus de 400 manifestants afro-américains, armés jusqu’aux dents et tout de noir vêtus, ont défilé dans les rues de Lafayette, en Louisiane.

​Ils font partie d’une milice qui se fait appeler la «Not Fuc**** Around Coalition» (NFAC) [la coalition qui ne déconne pas, ndlr]. Armés de fusils d’assaut, équipés de gilets pare-balles, de cagoules ou de masques, ils ont arpenté les rues du centre-ville pour protester contre la mort de Trayford Pellerin, un homme noir de 31 ans, mortellement blessé par la police en août.

Des images de miliciens toujours plus armés

Les dirigeants du groupe ont déclaré avoir décidé de se rendre dans la ville du sud de la Louisiane après avoir vu un message Facebook prétendument envoyé par le parlementaire républicain Clay Higgins, représentant de Louisiane à la Chambre. Selon KATC, filiale locale de CNN, ce post en date du 1er septembre, qui a depuis été supprimé, contenait des photos de manifestants noirs armés. Higgins avertissait que si de tels individus venaient à Lafayette, il «en descendrait 10 sur place.»

​Une atmosphère particulièrement tendue alors que des confrontations entre des éléments radicaux d’extrême droite et d’extrême gauche, ou s’identifiant à ceux-ci, ont déjà fait plusieurs morts en 2020. Ainsi, le 23 août dernier, Kyle Rittenhouse, un jeune homme de 17 ans qui patrouillait les rues avec un fusil d’assaut, tuait deux individus et en blessait un autre, dont un muni d’une arme de poing, alors qu’il était poursuivi par un groupe, en marge des manifestations Black Lives Matter.

Plus de 60% d’Américains pensent d’ailleurs que le pays est sur le point de basculer dans la guerre civile et plus de 50% disent faire des stocks de bien essentiels dans cette éventualité, selon un sondage commandé par le Washington Examiner. «C’est le résultat de sondage le plus effrayant auquel j’ai jamais été associé», a déclaré Rich Thau, président d’Engagious, l’une des trois sociétés qui ont mené le sondage intitulé «Baromètre du retour à la normale.» Mais une telle menace est-elle crédible?

«C’est un scénario qui n’est pas à exclure, mais qui n’est pas le plus probable», tempère François Bonnet, sociologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), et spécialiste des questions raciales aux États-Unis.

Selon lui, ce climat particulièrement délétère est le résultat de nombreuses années de polarisation politique, un antagonisme qui a ruisselé de la sphère politique jusqu’à la population américaine:

«Ça fait plus de vingt ans qu’il y a une remise en cause de la légitimité du Président des États-Unis par le camp d’en face», fait remarquer François Bonnet.

Le phénomène a, pour lui, commencé à la fin des années 1990 avec la procédure d’«impeachment» (destitution) de Bill Clinton. Il s’est poursuivi avec l’élection controversée de George W. Bush, qui a été amplement contestée par les Démocrates.

La légitimité présidentielle remise en cause

Ce fut ensuite au tour de Barack Obama de voir sa légitimité contestée quand les Républicains, Donald Trump en tête, ont demandé à voir son certificat de naissance pour prouver qu’il était bien Américain. Et finalement, c’est Donald Trump qui a fait l’objet d’attaques en règle avec le «Russiagate» et la tentative de destitution qui s’en est suivie.

«Dans ces cas-là, ce n’est pas seulement qu’on n’est pas d’accord avec les politiques mises en place, c’est que l’on conteste la légitimité même de leur élection et de leur place dans le système constitutionnel américain. Ce ne sont pas de bonnes bases pour un compromis démocratique sain», déplore François Bonnet.

De même, Donald Trump s’inscrit-il dans cette logique lorsqu’il annonce publiquement qu’il ne reconnaîtra pas nécessairement les résultats de l’élection en novembre, «ce qui n’est pas un signe encourageant», ajoute le chercheur.

​Les fractures politiques au sommet ne seraient pas les seules causes de désunion nationale. Si les Américains, qui vivaient côte à côte, semblent de plus en plus vivre face à face, la responsabilité médiatique semble considérable:

«Il y a une polarisation qui se reflète dans la manière dont toutes ces nouvelles sont diffusées dans l’espace médiatique américain. Il y a un sentiment extrêmement fort chez les conservateurs que les médias traditionnels sont très majoritairement de gauche, qu’ils présentent donc toujours le mouvement Black Lives Matter de façon très positive et donc qu’ils minimisent les violences du mouvement.»

Donc, «il y a le sentiment qu’ils ne représentent pas forcément la vérité de ce que sont des milices blanches armées comme les “Proud boys”.» Et ce phénomène contribue à exacerber les tensions. D’autant qu’en face de ces milices nationalistes blanches armées, se trouvent des groupes également violents et organisés, comme les Antifas. Une mouvance que Donald Trump avait promis en mai 2019 de labéliser «groupe terroriste».

L’opinion américaine bascule-t-elle dans la peur?

Quand on sait que 85 Américains sur 100 possèdent une arme, dont plus de 15 millions détiennent un fusil d’assaut AR-15 (la version civile du célèbre M-16), ce climat délétère a de quoi inquiéter. Reste à savoir s’il pourrait s’apaiser au lendemain du 3 novembre:

«Il me semble tout de même que le scénario le plus probable soit que Donald Trump soit battu assez sèchement par Joe Biden, si ce dernier ne fait pas de grosses erreurs d’ici la fin de la campagne. À ce moment-là, on passera à une autre séquence de la vie politique américaine, avec un Président qui ne cristallise pas autant les tensions», conclut-il.
Dossier:
Campagne présidentielle 2020 aux États-Unis (67)

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