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Comment lutter contre des sociétés qui exploitent les données personnelles des internautes, parfois de manière opaque, avec comme seule contrepartie l’utilisation d’un service gratuit? Pour des entreprises comme TaData, la meilleure façon de relever ce défi est… de les monétiser. Une solution qui soulève néanmoins de nombreuses questions.

Vendre ses données personnelles contre un peu d’argent ou des bons d’achat, c’est l’idée de l’application TaData, qui vise les jeunes de 15 à 25 ans.

Pour les créateurs de cette startup, cette démarche permettrait de «reprendre le contrôle» face aux nombreuses sociétés qui exploitent leurs informations… gratuitement. TaData veut donc permettre aux jeunes de «toucher une part du gâteau» grâce à un concept simple: les utilisateurs fournissent les informations de leur choix au site, qui les revend ensuite à des entreprises, qui leur adresseront de la publicité.

Lors de son lancement en février dernier, ce service a créé la polémique. La CNIL avait lancé une enquête à la suite d’un signalement de l’association Internet Society France, qui a vocation à défendre les internautes, et l’a close dans le courant de l’été «sans sanction ni mise en demeure». «TaData a montré son engagement éthique et sa volonté d’améliorer la protection des données des jeunes Français à travers une démarche transparente et égalitaire», affirme pour sa part l’entreprise dans un communiqué.

«Toucher une part du gâteau»

Interrogée par Sputnik, Catherine Heng Yee Huynh, avocate au barreau de Paris spécialisée dans le numérique, estime que «du point de vue de la conformité RGPD et de la loi informatique et libertés, les mentions d’information semblent être conformes au principe de transparence.»

«La CNIL a fait part de ses remarques de non-conformité et les éditeurs les ont prises en compte.»

Comme l’explique Me Huynh, le site comporte «toutes les mentions d’informations nécessaires», elles sont «claires et transparentes». Elle précise que «le site indique comment vont être utilisées les données et quelles sociétés vont les exploiter.»

Une question reste toutefois en suspens. «À 15 ans, une personne est-elle suffisamment mature et consciente pour évaluer les conséquences qu’implique la monétisation de ses données personnelles?», s’interroge l’avocate spécialisée dans le numérique. Cependant, «au regard de la loi informatique et libertés, c’est l’âge à partir duquel un mineur peut décider seul de ce qu’il va faire de ses données personnelles et n’a pas besoin d’avoir l’accord de son parent ou de la personne titulaire de l’autorité parentale à son encontre», nuance Me Huynh.

L’avocate au barreau de Paris concède qu’éthiquement et moralement, «cela peut sembler choquant de générer des revenus en échange de l’exploitation de données personnelles». Toutefois, selon Me Huynh, l’application a le mérite de «renverser la logique actuelle»:

«On est en présence d’un système qui a vocation à être transparent: il y a des sociétés intéressées par vos données personnelles, elles veulent avoir des informations que vous consentez à dévoiler, et en contrepartie on vous propose de vous rémunérer.»

Une liberté de choix que prônent notamment des think tanks libéraux comme Génération libre, qui milite d’ailleurs pour l’instauration d’un droit de propriété privée (patrimonialité) des données personnelles. Dans un entretien donné aux Échos en 2018, Gaspard Kœnig, président de Génération libre, avançait qu’il s’agissait de «rendre aux citoyens ce qui leur appartient». Une affaire de propriété privée, donc.

Une marchandisation éthiquement contestable

«Tous les jours, nous acceptons des dizaines de cookies sur nos ordinateurs et cliquons “ok” sur des conditions d’utilisation léonines qui nous dépossèdent de nos données personnelles, y compris les plus intimes», soulignait-il. «Or, si la data est bien cet “or noir” du XXIe siècle, il n’y a pas de raison de ne pas payer les producteurs –nous– sans laisser aux raffineurs (les agrégateurs et les plates-formes) l’intégralité des revenus liés à l’exploitation des data», envisageait-il.

Pourtant, cette monétisation des données est loin de faire l’unanimité. De nombreuses associations de défense de droit des internautes s’insurgent contre ce procédé. Arthur Messaud, juriste à la Quadrature du net argue qu’elles «ne peuvent pas être considérées comme des marchandises». En effet, elles pourraient se comparer au corps humain ou à des libertés fondamentales, comme le droit de vote.

D’autres mettent en lumière la possibilité que cela crée un droit au respect de la vie privée à deux vitesses: les plus riches n’auraient pas besoin de vendre leurs données, contrairement aux plus pauvres. Sans compter la création de nouveaux modèles précaires, à l’image des travailleurs du clic. C’est le cas d’Internet Society France qui se dit être «totalement opposé à leur monétisation».

Les infos personnelles, un marché en expansion

«On considère que ce sont des choses qui font partie de vous, qui ont un côté inaliénable. Les vendre est susceptible de créer une dissymétrie sur le marché où les personnes en situation de précarité vont être obligées de vendre leurs données tandis que les plus riches auront une meilleure protection de leur vie privée», a expliqué Nicolas Chagny, président de l’association à l’AFP au sujet de TaData.

En attendant que ces questions éthiques soient tranchées, le marché des données personnelles est en pleine expansion. Dans le rapport de Génération libre, intitulé «Aux data, citoyens!» et publié en 2019, les auteurs expliquent qu’en 2020, il devrait peser1.000 milliards d’euros en Europe, soit 8% du PIB.

Par ailleurs, une partie des Français semblent enclins à partager certaines de leurs données. Une étude Harris Poll réalisée pour Symantec/Norton Lifelock (cybersécurité pour les particuliers) révèle que 40% d’entre eux seraient prêts à vendre des informations, comme leur emplacement géographique ou leur historique de recherches Internet à des entreprises.

Reste à savoir si les internautes pourront réellement profiter de l’eldorado de la donnée personnelle. Et pour cause, si la collecte massive permet à certaines multinationales de s’enrichir, pour les utilisateurs qui tentent de monnayer leurs infos, les sommes gagnées sont pour le moment dérisoires. En témoigne, l’expérience menée en décembre 2018 par le journaliste Gregory Barber, de Wired. Après avoir vendu certaines de ses données médicales sur Doc.Ai, ses données de géolocalisations sur Datum ainsi que ses infos biographiques Facebook sur Wilbson, il a gagné en cryptomonnaie l’équivalent de… 0,3 centime de dollars.

Dans le cas de TaData, depuis sa création, la plate-forme compte plus de 3.500 utilisateurs actifs et affirme avoir versé plus de 30.000 euros à ses membres.

Le rapport de force est donc loin d’être renversé.

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Tags:
big data, numérique, collecte de données, données personnelles
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