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Présidentielle 2020 aux États-Unis (119)
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La Présidentielle américaine touche à sa fin. Quelle qu’en soit l’issue, les sondeurs se sont à nouveau trompés. En France, si les journalistes ont redoublé de prudence, le passage sous silence de certaines informations compromettantes pour Joe Biden trahit un conformisme, voire pire, aux yeux du président de l’Observatoire du journalisme.

Observateurs et citoyens américains au bord de la crise de nerfs. Depuis le début du dépouillement des votes aux États-Unis, Joe Biden et Donald Trump ne cessent de repasser en tête des Présidentielles, à la faveur des résultats serrés de tel ou tel État-pivot (swing state).

À l’heure où nous publions cet article, c’est le candidat Démocrate qui tient la corde. Mais, quel que soit le résultat final de cette élection qui pourrait survenir d’ici plusieurs jours, les perdants sont ceux qui prédisaient une «vague bleue» (couleur du parti Démocrate) qui allait balayer les États-Unis.

Pourtant, cette vague, «personne n’y croyait vraiment», se défendra une correspondante de TV5 Monde. Il faut dire que les journalistes français semblent avoir fait preuve d’une bien plus grande prudence dans leur approche des sondages, n’excluant pas un duel extrêmement serré dans une Amérique plus que jamais divisée.

Si Joe Biden était largement donné gagnant par les études d’opinion avant le scrutin de mardi, avec une nette avance de près de 7 points par rapport à son adversaire Républicain, il était soigneusement répété à l’audience tricolore que les électeurs de Trump pouvaient ne pas avouer la couleur de leur vote aux sondeurs et que les précédentes élections de 2016 avaient déjoué tous les pronostics.

Il y a quatre ans, la presse n’offrait même pas une chance de victoire à Donald Trump face à Hillary Clinton. «Chat échaudé craint l’eau froide», réagit pour Sputnik Claude Chollet, président de l’Observatoire du journalisme (OJIM), qui souligne toutefois la nécessité de gratter la peinture.

«Ceci dit, la quasi-totalité des médias n’est non pas en faveur de Joe Biden, car personne ne le connaît en Europe –c’est une personnalité falote de deuxième ordre–, mais contre Donald Trump. C’est le système Facebook: j’aime, je n’aime pas», développe-t-il.

Il faut dire qu’en France, toute initiative du Président américain sortant –souvent dépeint comme climatosceptique et xénophobe– est rarement présentée sous un jour favorable. En témoigne son message sur les réseaux sociaux, où il accusait son opposant de «voler» l’élection.

Les GAFA à la rescousse des Démocrates?

Censurée sur Twitter, amendé par Facebook, au petit matin les médias français font leurs choux gras de cette intervention des deux GAFA afin d’«empêcher la diffusion de fausses informations».

​Le contexte n’est pourtant jamais évoqué. Nous sommes alors peu après l’annonce de l’arrêt des décomptes des voix dans deux «swing states», où les résultats sont particulièrement incertains: en Pennsylvanie et Géorgie, où les comtés de Philadelphie et de Fulton (comprenant notamment une partie de la ville d’Atlanta) ont, pour diverses raisons, annoncé la suspension du décompte des votes, notamment des controversés votes par anticipation. «Nous souhaitons que les votes soient arrêtés et on ne veut pas qu’ils retrouvent des votes à 4 heures du matin», déclarera un peu plus tard Donald Trump lors d’un point presse. De celui-ci, la presse retiendra qu’il s’arrogeait la victoire demandant l’arrêt du comptage des bulletins.

Du côté des analystes politiques, on s’en donne à cœur joie, vouant aux gémonies un Président américain qui «bafoue le suffrage universel comme jamais». «Trump a tout pour nous dégoûter. Qu’une presque majorité des Américains cette nuit le choisisse encore montre l’état lamentable de la plus grande démocratie du monde», notera un «spectateur» à l’issue de cette «pénible» nuit électorale sur le blog d’un grand média.

​Si certains journalistes français admettent leur parti-pris anti-Trump ou ne le démentent pas lorsqu’on les interroge à ce sujet, ce qui interpelle tout particulièrement le président de l’OJIM, c’est que plusieurs évènements ayant suscité de vifs débats aux États-Unis n’ont trouvé aucun écho dans les médias français. Par exemple, le cas des turpitudes du fils de Joe Biden, qui «s’est fait prendre les doigts dans le pot de confiture ukrainien», rappelle Claude Chollet.

Où sont passées les révélations sur la famille Biden?

Dans un article-choc du New York Post publié mi-octobre, des mails présentés comme issus de données récupérées sur l’ordinateur portable de Hunter Biden laissent entendre que celui-ci aurait présenté un haut responsable de l’entreprise gazière ukrainienne Burisma à son père, alors Vice-Président des États-Unis. Le fils Biden, qui siège au conseil de surveillance de Burisma, aurait ainsi obtenu le limogeage d’un procureur ukrainien enquêtant sur l’entreprise pour une affaire de corruption. Cette publication n’a pas manqué de relancer les accusations de corruption portée par les Républicains à l’encontre du candidat Démocrate.

Présenté comme une absolue fake news par la presse pro-Démocrate, cette affaire fera également l’objet de la censure totale de Twitter. Le réseau social ira jusqu’à suspendre le compte du troisième plus gros quotidien des États-Unis, ainsi que tous ceux ayant retwitté le lien vers l’article en question. Une information et un épisode de censure qui «n’ont pas été révélés ni soulignés par les médias européens», regrette Claude Cholet. De fait, l’affaire du PC de Hunter n’a fait l’objet que d’une modeste couverture de L’Express, du Figaro et de 20 Minutes et sa censure n’a été qu’à peine évoquée.

«Pourquoi Facebook et Twitter censurent cette information? Parce qu’ils sont de manière directe ou indirecte des soutiens de Joe Biden», affirme Claude Chollet, qui ajoute que «ceux qui pensent que Facebook ou Twitter sont neutres se trompent.»

Il faut dire que si Donald Trump est connu pour ses saillies sur Twitter, celles d’employés de la firme californienne à l’encontre du Président sont beaucoup moins relayées. Déjà durant la crise du Covid-19, Twitter censurera une vidéo de Donald Trump lorsque celui-ci défendra l’ouverture des écoles malgré la pandémie, arguant que les enfants «sont presque […] immunisés contre cette maladie». Effacer toute information compromettant ou tout individu tenant des propos dérangeants, «cela s’appelle la “cancel culture”», précise Claude Chollet.

Médias US et français, adeptes de la «cancel culture»?

Mieux, un article particulièrement critique à l'encontre des médias américains concernant le traitement de cette affaire Hunter Biden devait paraître dans le très select The Intercept, média de gauche ayant une «réelle influence sur les élites intellectuelles américaines», tient à préciser le président de l'Ojim.

Rédigé par Glenn Greenwald, l’un des co-fondateurs du site d’investigation et défenseur de la première heure de Julian Assange et d’Edward Snowden, aujourd’hui réfugié au Brésil, l’article sera censuré par la rédaction. Suite à cet épisode, Glenn Greenwald démissionne, assenant au passage une sévère critique à ses confrères. «Chaque fois qu’il y a une controverse sur la censure, ceux qui sont en pointe pour prôner la répression sont des journalistes», lâche-t-il dans un tweet.

​Rien non plus concernant le déclassement d’une note de John Brennan, ancien directeur de la CIA sous l’administration Obama, et qui tend à prouver que les accusations de collusion entre Donald Trump et la Russie durant la campagne présidentielle de 2016… n’étaient qu’une énorme fake news du camp Démocrate afin de détourner l’attention des révélations compromettantes issues du piratage de son compte email personnel qu’elle avait utilisé lorsqu’elle était en poste au Département d’État. Censure par omission?

«La meilleure censure, c’est le silence et derrière, l’autocensure, répond Claude Chollet. Cela révèle qu’il y a une pente, qu’on penche d’un côté de manière quasi naturelle.»

Le président de l’OJIM y voit l’expression d’un «conformisme», voire la «trouille» des journalistes d’être mal vus par leurs collègues, et même le militantisme de certains d’entre eux.

«On n’est plus dans la description du réel. On est dans la rééducation du public, donc le réel n’existe plus, c’est une matière qu’il faut transformer suivant ses préférences», regrette-t-il, avant de conclure: «on explique non pas ce qui va se passer, mais ce qui doit se passer.»
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Présidentielle 2020 aux États-Unis (119)

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Joe Biden, États-Unis, Donald Trump
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