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La Turquie et le Qatar ont signé ce 26 novembre une dizaine de nouveaux accords commerciaux. Pour Kader Abderrahim, spécialiste de la géopolitique régionale interrogé par Sputnik, ce rapprochement économique découle directement de l’isolement stratégique régional dans lequel se trouvent les deux pays.

«Nous renforcerons notre solidarité dans tous les domaines avec le peuple frère du Qatar, dont nous sommes inséparables, avec des liens de cœur forts» a écrit sur son compte twitter Recep Tayyip Erdogan ce 26 novembre.

Une déclaration fraternelle qui intervient quelques instants après que la Turquie a signé une série d’accords commerciaux avec le Qatar. Mais aussi après qu’Erdogan a tenu des discussions stratégiques avec l’émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamad al-Thani, qui se trouvait en Turquie pour la 6e édition de la réunion du Haut comité stratégique Turquie-Qatar.

Dépendance mutuelle

Pour Kader Abderrahim, directeur de recherche à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) et auteur de Géopolitique de l’Algérie (Éd. Bibliomonde), ces accords sont davantage le fait d’une géopolitique réaliste, motivée par des impératifs économiques et stratégiques indispensables à deux pays de plus en plus isolés sur la scène régionale:

«Ce sont les affaires et l’odeur de l’argent qui guident les dirigeants politiques. Depuis trois ans, le Qatar se trouve dans une position diplomatique délicate avec ses voisins immédiats et cherche donc d’autres débouchées pour son économie.»

Côté turc, les indicateurs économiques ne sont pas au vert. L’inflation y est estimée à 12% en 2020, la livre turque a perdu 35% de sa valeur en 2020.

«La situation économique turque est sans doute la plus vulnérable depuis l’arrivée au pouvoir» d’Erdogan fin 2002, hormis la parenthèse de 2009, estime Sinan Ulgen, économiste au centre d’études économiques et de politique étrangère (EDAM), à Istanbul.

​Pour des raisons différentes, d’un point de vue économique, les deux pays trouvent donc parfaitement leur compte à ce rapprochement.

Convergence diplomatique

Au niveau stratégique aussi, Doha et Ankara cherchent à «former de nouvelles alliances diplomatiques», ou à consolider celles qu’ils leur restent, indique Kader Abderrahim.

«Les deux pays ambitionnent de jouer un rôle nouveau dans la région de la Méditerranée orientale et sur la scène moyen-orientale. Et ces liens, qui ne sont pas nouveaux, mais qui sont en train de se consolider, s’inscrivent dans cette logique», analyse le spécialiste de la région.

Ce dernier rappelle à cette occasion l’isolement grandissant de la Turquie et du Qatar à l’échelle régionale. Une marginalisation en contradiction directe avec les stratégies régionales des deux pays.

«Pour Erdogan, la perspective est celle de 2023, avec les cent ans du traité de Lausanne et le démembrement de l’Empire ottoman. Il veut que 2023 soit le point d’orgue du retour d’une Turquie impériale néo-ottomane», ajoute le directeur de recherche à l’IPSE.

De son côté, «le Qatar est une puissance régionale émergente au Moyen-Orient, compte tenu de la manne financière dont elle dispose.» De ce point de vue, ces accords avec la Turquie lui permettent d’asseoir un peu plus le statut qu’il ambitionne d’avoir, estime Kader Abderrahim.

Plus largement, consolider l’alliance Doha-Ankara permet aux deux pays un rééquilibrage stratégique, face au croissant chiite mené par l’Iran et ses alliés d’un côté, et l’alliance sunnite menée par l’Arabie saoudite de l’autre.

Un soutien de façade aux Frères musulmans*?

Quid donc de la variable idéologique? Une proximité avec les Frères musulmans*, que les deux pays soutiendraient dans la région, n’est-elle que cosmétique et sert-elle uniquement à maquiller l’aspect stratégique de l’alliance?

«Elle n’est pas nulle ou absente, mais la préoccupation pour cette solidarité nouvelle vise à desserrer l’étau diplomatique dans lequel se trouvent les deux pays», répond Kader Abderrahim.  

«Sur plusieurs dossiers, il y a des convergences idéologiques, mais aussi stratégiques», ajoute-t-il, estimant que cela facilite leur rapprochement. C’est par exemple le cas de «théâtres extérieurs comme la Syrie et la Libye, où ces deux acteurs sont présents et se coordonnent sans doute.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
Frères musulmans, Turquie, Qatar
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