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Dans le viseur de Bruxelles, le Premier ministre hongrois est devenu le meneur de la rébellion de l’Europe centrale. Opposant au libéralisme de l’UE, il s’est imposé durablement comme la figure de proue d’une révolution conservatrice, observe Thibaud Gibelin, auteur de «Pourquoi Viktor Orban joue et gagne».

Cinq mois après l’annonce du plan de relance de 750 milliards d’euros par les vingt-sept pays membres, un compromis a finalement été trouvé ce 10 décembre avec la Hongrie et la Pologne qui bloquaient le sauvetage de l’économie européenne. À la baguette, le Premier ministre hongrois, qui a réussi à négocier la complication du mécanisme de sanctions, en cas de non-respect de l’état de droit, critère conditionnant les subventions européennes. «Le rôle de Viktor Orban est très simple. C’est la capacité à un moment de dire non», considère Thibaud Gibelin, auteur du livre Pourquoi Viktor Orban joue et gagne (éd. Fauves).

Lignes rouges: Jean-Baptiste Mendes reçoit Thibaud Gibelin, doctorant, diplômé en histoire et en sciences politiques, auteur de «Pourquoi Viktor Orban joue et gagne» (éd. Fauves).

«Nous venons d’adopter un accord robuste sur le mécanisme à mettre en œuvre, dans le respect de l’état de droit. L’Europe avance, unie, et porte ses valeurs», s’est félicité Emmanuel Macron le soir du 10 décembre. Afin de parvenir à un compromis, la présidence allemande de l’UE a proposé aux deux pays récalcitrants la possibilité de saisir la Cour de justice européenne avant l’application du mécanisme. Lequel sera «limité à des critères précis» excluant les questions de société (droit à l'avortement, droits LGBT) et politiques migratoires. C'est «une victoire» a proclamé le Premier ministre polonais Mateusz Morawiecki. «Nous pouvons dire, en toute modestie, que nous avons sauvé l'unité de l'Union», a renchéri son homologue hongrois, Viktor Orban.

Une passe d’armes qui reflète un profond clivage

Adopté le 21 juillet avec l’accord des vingt-sept pays membres, le plan de relance nécessitait toutefois l’aval du Parlement européen, qui a renforcé en novembre le caractère répressif du dispositif. Les eurodéputés ont pratiqué un «chantage idéologique» selon Thibaud Gibelin, en conditionnant l’allocation de ces ressources financières au respect de l’état de droit. Si les deux camps revendiquent avoir remporté cette passe d’armes, le doctorant, diplômé en histoire et en sciences politiques, explique la détermination du gouvernement hongrois:

«Viktor Orban a affirmé qu’il tenait le cap et qu’il n’entendait pas marchander, abandonner la souveraineté de son pays pour des questions d’argent.»

En effet, la Hongrie est particulièrement visée. La Commission européenne publiait le 30 septembre un rapport sur le respect de l’état de droit. Le texte pointait du doigt Budapest. La veille, Vera Jourova, vice-présidente de la Commission «chargée des valeurs de l’UE», qualifiait la Hongrie de «démocratie malade». Le 4 décembre, Emmanuel Macron a même insinué qu’il s’agissait d’un État autoritaire.

Thibaut Gibelin s’insurge contre cette vision, rappelant les succès électoraux du Fidesz, le parti de droite au pouvoir depuis dix ans, fondé et dirigé par Viktor Orban. «Si une démocratie, c’est le pouvoir du peuple, la participation d’un peuple à son destin, alors la Hongrie est fort démocratique», estime-t-il. Il évoque ainsi la reconstruction en 2010 d’un «pouvoir politique fort et centralisé» qui «chagrine fort la logique libérale». Bruxelles lui reprochant de s’être attaqué à l’indépendance de la justice, Gibelin explique que Viktor Orban a effectivement «baissé l’âge de la retraite des juges afin de se défaire des magistrats de l’ère communiste». Sur la liberté de la presse, l’essayiste évoque, certes, un clivage très prononcé entre médias anti- et pro-Orban, mais c’est un jeu qui se trouve «relativement équilibré» et qui reflète une «plus grande pluralité des opinions» que dans certains pays d’Europe occidentale. Pour lui, il s’agit donc d’une «insurrection de la gauche libérale quand elle voit un média passer dans les mains d’une force conservatrice».

«Ce qu’on reproche à la Hongrie, c’est de vouloir une Europe forte de nations fortes à l’heure où Bruxelles plébiscite l’établissement des États unis d’Europe, voilà ce qui est en jeu dans cette opposition frontale.»

C’est alors que le terme d’illibéralisme a été revendiqué par le Premier ministre hongrois. «Ce sont des choix de civilisation assez importants qui sont en jeu», observe Gibelin. Dénonçant le libéralisme, pour lequel «il n’y a que des individus égoïstes à la recherche de leur intérêt» et dressant le constat de la «déliquescence de l’Occident libéral», Orban défend au contraire une «anthropologie chrétienne» et «l’enracinement de la Hongrie actuelle dans la Hongrie millénaire». Ainsi, il ne faudrait pas se «limiter au mode et au système de pensée venu d’Occident dans les dernières décennies», selon notre interlocuteur.

Le réveil de l’Europe centrale?

Tout remonte à l’effondrement du bloc de l’Est dès 1989 et à un contresens historique, déclare-t-il dans son ouvrage: «La victoire des peuples contre le communisme prit l’allure d’un plébiscite pour le modèle occidental.» Après l’adhésion à l’Otan en 1999, la Hongrie adhère à l’Union européenne en 2004. Mais la situation a bien évolué depuis:

«Si on se promène à Paris ou à Bruxelles dans les années 90, on ne voit pas du tout les mêmes réalités qu’aujourd’hui. Quand les pays d’Europe centrale souhaitent entrer dans cette Europe qui a un cadre maastrichtien tout récemment adopté, il n’est pas question de minorités de genre, il n’est pas question de quotas de migrants.»

Dissident du Pacte de Varsovie et protégé de George Soros, Viktor Orban est devenu dissident de l’Union européenne en 2015 lorsqu’il oppose un refus net à Bruxelles qui presse les États membres d’accepter la répartition des migrants sur leur territoire. Sur le constat du partage de certaines valeurs conservatrices, d’un passé commun, «celui d’avoir été soumis à un empire», le dirigeant hongrois est parvenu à fédérer un espace politique en Europe centrale avec le groupe de Visegrad, constitué de la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et donc… la Hongrie. Régulièrement accompagnée de ses alliés, «la petite Hongrie de 10 millions d’habitants arrive à gagner une marge de manœuvre importante», car tout à Bruxelles est question de rapports de forces. Thibaud Gibelin conclut que, en cultivant sa différence avec la «métropole carolingienne», l’Europe centrale a intérêt à conserver une relation équilibrée avec la Russie. Cela lui permettra de s’ériger en passerelle entre Est et Ouest.

«Si l’Europe centrale tourne le dos à la Russie, elle devient le cul-de-sac de l’Occident.»

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Tags:
George Soros, Union européenne (UE), Hongrie, Bruxelles, Emmanuel Macron, Viktor Orban
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