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Le prince Mohamed Ben Salmane a annoncé d’importantes réformes du système juridique saoudien. Un pas en avant vers la modernité, mais surtout un appel du pied à l’Administration Biden, qui prend ses distances avec le Royaume, analyse Roland Lombardi, spécialiste du Moyen-Orient.

«Les divergences entre les décisions de justice ont entraîné un manque de clarté dans les règles régissant les incidents et les pratiques et ont fait beaucoup de mal, surtout aux femmes», s’est indigné ce 8 février le prince héritier Mohamed Ben Salmane (MBS), cité par la SPA, l’agence de presse saoudienne.

Face à cette situation, le jeune prince, actuel homme fort du royaume, entend mener une série de réformes judiciaires. Son objectif: placer le royaume sur la voie du droit codifié. Ces réformes constituent donc un changement majeur dans ce pays profondément conservateur, dont le système juridique est actuellement basé sur la loi islamique.

En effet, «l’Arabie saoudite est l’un des pays les plus conservateurs et les plus rétrogrades de la planète. Le pays n’a pas de Code juridique clair écrit. Il n’y a pas de Constitution, tout est régi par la charia», précise au micro de Sputnik Roland Lombardi, historien et analyste des problématiques géopolitiques liées au Moyen-Orient.

Si les détails de ces lois ne sont pas encore publics, on sait déjà d’après les déclarations de MBS qu’elles «représentent une nouvelle vague de réformes qui vont accroître la fiabilité des procédures et des mécanismes de contrôle, en tant que pierres angulaires de la réalisation des principes de justice, en clarifiant les lignes de responsabilité».

Manœuvre géopolitique

Le tout pour garantir l’égalité de droit dans l’un des pays les plus inégalitaires de la planète:

Traduction: Bonnes nouvelles d’Arabie saoudite! Ces réformes juridiques consacrent l’égalité devant la loi pour les citoyens, les résidents, les visiteurs et les investisseurs en Arabie saoudite. Les réformes élimineront l’incertitude et les divergences dans les décisions, et feront progresser les droits de l’homme pour tous.

Le souci de faire entrer son pays dans la modernité n’est pourtant pas le seul objectif de ces réformes. Interrogé par Sputnik, Roland Lombardi voit surtout en elles une manœuvre géopolitique:

«Sur le plan international, ces réformes sont indiscutablement le moyen pour MBS de montrer patte blanche à la nouvelle Administration Biden, voire à la communauté internationale.»

«Depuis l’affaire Khashoggi, le prince héritier a très mauvaise presse dans le monde, et surtout auprès de la nouvelle Administration américaine», poursuit l’historien. Ce à quoi l’on peut ajouter la guerre «sale» du Yémen, qui a été largement critiquée dans l’arène internationale en raison de la crise humanitaire qu’elle a générée et des nombreux bombardements de civils opérés par la coalition menée par Riyad.

«Les déclarations de Biden ou de certains de ses conseillers durant la campagne présidentielle américaine font comprendre que MBS est sur la sellette, même s’ils ne le disent pas ouvertement.»

«Sous l’Administration Biden-Harris, nous allons réévaluer nos relations avec le Royaume [d’Arabie saoudite, ndlr], mettre fin au soutien américain à la guerre de l’Arabie saoudite au Yémen et nous assurer que l’Amérique ne mette pas ses valeurs à la porte pour vendre des armes ou acheter du pétrole», affirmait Joe Biden durant sa campagne.

Qui veut la peau de MBS à Washington?

Ce dernier a d’ailleurs enlevé les Houthis, ces rebelles qui se battent contre les forces armées soutenues par l’Arabie saoudite au Yémen, de la liste des organisations terroristes. Un pied de nez évident à Riyad, qui se félicitait de voir l’entité placée sur la liste des organisations désignées comme terroristes par les États-Unis.

Si le royaume saoudien est amené à faire autant d’efforts pour redorer son blason, c’est bien parce qu’à Washington, certains œuvrent pour le ternir:

«Il y a d’importants groupes d’influence à Washington, très proches du Parti Démocrate notamment, qui sont en partie constitués d’anciens opposants à MBS, et qui œuvrent en coulisse pour éloigner Joe Biden et ses conseillers du prince héritier. Il y a aussi d’influents lobbies qataris qui, malgré la fin de la crise diplomatique entre Doha et Riyad, ont encore des antagonismes avec le royaume», explique Roland Lombardi.

Pour lui, ces réformes traduisent une certaine crainte du Prince, d’être «écarté d’une manière ou d’une autre par Washington.» Une phobie pour MBS, qui sait l’importance du parapluie américain et des bons rapports avec les États-Unis pour son pays. S’il y a eu des hauts et des bas dans leurs relations, les deux pays sont toujours restés alliés depuis 1945. Le prince héritier entend conserver cette alliance.

Pari risqué pour MBS

Ce souci d’entretenir de bons rapports avec les différents pensionnaires de la Maison-Blanche pousse d’ailleurs l’historien et analyste géopolitique du Moyen-Orient à croire en l’honnêteté de la démarche entreprise par Riyad.

«Pour moi, ces réformes sont sincères et ne sont pas cosmétiques. C’est le pendant juridique de son projet “Vision 2030”, qui vise à moderniser le royaume au niveau économique et social», explique-t-il.

«Vision 2030» est un plan stratégique mis en place par MBS après sa désignation comme prince héritier. Il vise à réduire la dépendance de l’Arabie saoudite au pétrole, à diversifier son économie et à développer les secteurs des services publics tels que la santé, l’éducation, les infrastructures, les loisirs et le tourisme. En d’autres termes, moderniser le pays.

«Selon moi, ces réformes seront beaucoup inspirées des lois en vigueur aux Émirats arabes unis. Ça sera aussi un moyen d’attirer de nouveaux talents et des investisseurs étrangers, qui seront rassurés, car il y aura un cadre juridique formel», précise Lombardi.

Un impératif pour le pays s’il souhaite conserver de bons rapports avec Washington, et en particulier l’Administration Démocrate, pour qui les questions des droits de l’Homme sont centrales. Quitte à se mettre à dos de très influents acteurs dans son propre pays.

«Dans le domaine judiciaire, ce sont encore les oulémas [juristes religieux, ndlr] qui ont la prédominance. On n’a pas encore les détails, mais si ces réformes aboutissent, elles constitueront un élément de tension entre MBS et les Oulémas, qui ne vont pas les voir d’un bon œil», prédit Roland Lombardi.  

Même si «les Oulémas ont été largement mis au pas par le prince héritier, il en reste encore quelques-uns de la vieille garde qui sont protégés par le père de MBS, le roi Salmane», rappelle-t-il.

Le prince héritier joue donc gros pour améliorer l’image de son pays auprès des nouveaux dirigeants américains. Reste à savoir si ces derniers seront attentifs et sensibles à ces changements. Pour MBS, c’est quitte ou double.

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Tags:
Conseil des oulémas, réforme judiciaire, Joe Biden, Mohamed Ben Salmane, Arabie Saoudite
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