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Viser la lune. C’est la nouvelle ambition du Président Erdogan, qui entend lancer de grands projets de développement dans le spatial. Un objectif légitime, mais qui va confronter la Turquie à des choix stratégiques particulièrement lourds, estime Isabelle Sourbès-Verger, spécialiste de la géopolitique de l’espace, au micro de Sputnik.

«Notre objectif principal, et le plus important, […] est d’établir un premier contact avec la Lune pour le 100e anniversaire de notre République» dès 2023, a expliqué Recep Tayyip Erdogan, relate l’agence d’information officielle Anadolu.

Des systèmes S-400
© Sputnik . Александр Гальперин

Le 9 février, le Président turc a présenté sa liste de 10 projets pour développer l’industrie spatiale de son pays et mener Ankara «au sommet de la course mondiale à l’espace.» Pour se faire, le dirigeant anatolien ambitionne de voir dans un premier temps une «fusée hybride nationale» lancée «en orbite […] via une coopération internationale», précise Reuters.

En entretien avec Sputnik, Isabelle Sourbès-Verger, directrice de recherche au CNRS Centre Alexandre Koyré, spécialiste des questions de géopolitique de l’espace et des politiques spatiales, explique que «la Turquie a certainement les moyens de construire un satellite», mais elle a besoin de «coopérer avec une autre puissance spatiale pour lancer ce satellite.» «Avec qui se fera cette coopération internationale?», se demande donc Isabelle Sourbès-Verger, qui estime que cette décision est l’enjeu majeur du développement d’un programme spatial turc:

«La Turquie ne va pas développer ses lanceurs toute seule sans coopérer, sinon elle les aura dans très longtemps. Avec qui vont-ils donc choisir d’acquérir des compétences dans le domaine de la propulsion? Est-ce que ça va être avec les Russes, qui sont des acteurs très anciens, qui font facilement des transferts de technologie et qui ont des lanceurs fiables, pas trop coûteux et peu compliqués à manœuvrer, ou alors, pour des raisons de politique, vont-ils choisir de coopérer avec les Américains?»

«Ça sera un choix très intéressant à observer», ajoute-t-elle.

Une décision aux conséquences géopolitiques sensibles pour la Turquie, tout comme l’achat des S-400 russes, à l’origine d’une crise entre Ankara et Washington et des sanctions américaines contre les dirigeants du complexe militaro-industriel turc.

Derrière les fusées, l’ombre menaçante des missiles

Des pressions qui n’avaient pas toutefois dissuadé Ankara de se procurer le système de défense antiaérienne et antimissile mobile russe.

«Si j’excluais la dimension politique, la cohérence serait sans doute de nouer une coopération avec les Russes. Maintenant, je pense que s’ils font ce choix, il sera très peu apprécié du côté américain», euphémise la chercheuse.

Le sujet est d’autant plus délicat que «quand vous acquérez des compétences en matière de lanceurs, potentiellement, vous acquérez des compétences en matière de missiles.» Le choix de partenariat que sera amené à faire Ankara revêt donc un caractère particulièrement stratégique, car cette question des missiles «va inévitablement faire partie de l’équation.» Pourquoi dès lors ne pas sortir de ce face-à-face russo-américain en s’appuyant sur les acteurs européens du secteur et l’Agence spatiale européenne? La chercheuse n’y croit guère:

«Étant donné l’environnement diplomatique actuel, il y a peu de chances qu’Ankara aille chercher cette coopération du côté de l’Europe.»

En effet, les relations entre Ankara et ses voisins européens ne sont pas au beau fixe depuis quelques années. La présence militaire turque en Libye, les disputes territoriales en Méditerranée orientale, les ambitions géopolitiques d’Ankara en Syrie sont autant de pommes de discorde avec les alliés européens de l’Otan, France en tête. Les chancelleries européennes en sont même venues à imposer des sanctions sur certains individus turcs.

Le spatial, vecteur de développement interne

Coopérer avec la Turquie sur son programme spatial contribuerait à faire d’Ankara une puissance régionale encore plus importante. Un effort que l’UE ne semble pas prête à faire tant qu’Ankara ne montre pas patte blanche sur un certain nombre de sujets, tant régionaux qu’internes, en termes de respect des Droits de l’homme, par exemple.

«Le spatial, c’est aussi un outil d’influence régionale. De ce point de vue, on peut penser que la Turquie est candidate à ce genre de projet», souligne la directrice de recherche.

Et surtout, rappelle Isabelle Sourbès-Verger, pour la Turquie, développer le spatial, «c’est la suite logique dans les différentes étapes de développement du pays.» Au-delà même de l’aspect régional, elle juge légitime d’un point de vue national que la Turquie veuille développer un programme spatial ambitieux.

«Quand on veut faire du spatial, il y a plusieurs dimensions. Si vous êtes un pays dépourvu d’infrastructures et avec des besoins en développement télécom et en aménagement du territoire, le meilleur outil, c’est le spatial. C’est bien plus performant et efficace que d’aller faire de l’aménagement local avec des infrastructures terrestres», souligne la chercheuse.

«C’est aussi un vecteur de modernité scientifique et technologique, avec l’idée que cette initiative va renforcer les compétences techniques nationales. Il y a clairement une volonté de stimuler la communauté scientifique turque», conclut-elle.

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Tags:
États-Unis, Russie, puissance spatiale, espace, Turquie
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