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Un chef d’État avec un bilan sanitaire et économique catastrophique peut-il être reconduit à la tête de son pays? Le Président brésilien, Jair Bolsonaro, défie tous les pronostics. Il semble bien engagé sur la voie de sa réélection, tout en conservant ses électeurs. Explications.

Le gouvernement Bolsonaro fait son grand retour sous le feu des critiques! La campagne de vaccination brésilienne est jugée chaotique et trop tardive. Et ce malgré la commande de plusieurs types de vaccins ces derniers temps: l’AstraZeneca britannique, le CoronaVac chinois, le Covaxin indien ou encore le Soutnik V russe, dont le ministère brésilien de la Santé est prêt à acquérir dix millions de doses…

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit Virginie Jacoberger-Lavoué, journaliste à «Valeurs actuelles» et auteur de «Brésil: voyage au pays de Bolsonaro», paru en 2021 aux éditions du Rocher.

La stratégie vaccinale est «très importante» pour Bolsonaro en vue de sa réélection en 2022, estime Virginie Jacoberger-Lavoué, auteur de Brésil: voyage au pays de Bolsonaro (éd. du Rocher). «Il faut qu’il apparaisse comme un meneur. Ce qui n’a pas été du tout le cas» durant l’année précédente. 234.850 décès du coronavirus sont dus, entre autres, à la minimisation du danger par le Président, qui parlait de «grippette» au début de l’épidémie. Et ce avec un système de santé déjà en «déshérence totale», explique la spécialiste. Bolsonaro n’a en effet jamais souhaité imposer de confinements. Il a même participé à une manifestation anti-confinement en avril. Cependant, des quarantaines partielles ou plus strictes ont été décidées par les gouverneurs des États contre son avis. Bolsonaro a émis un décret pour inclure salons de coiffure, instituts de beauté et salles de musculation dans les activités essentielles. Mesure dont la population lui sait gré.

Le paradoxe Bolsonaro

Malgré une activité économique relativement intense en 2020, le Brésil a vu le nombre de chômeurs passer de 11 millions à plus de 14 millions. Pourtant, Jair Bolsonaro est resté extrêmement populaire jusqu’en décembre. 40% de la population considérait en septembre 2020 que le gouvernement était «bon» ou même «très bon». La première raison, c’est l’aide mensuelle d’urgence de 600 réaux (environ 90 euros) allouée en mars 2020 aux familles les plus pauvres. Virginie Jacoberger-Lavoué situe dans une fourchette comprise entre 50 et 70 millions de personnes le nombre de travailleurs informels que l’État devait «évidemment aider» pour éviter une révolte.

«Cette aide lui a donné un souffle et une popularité. Ainsi, on a constaté un revirement dans le Nord-Est, regroupant des États pauvres traditionnellement ralliés à la gauche. Les gens se sont dit que, finalement, Bolsonaro était un Président qui aide les pauvres.»

La suppression de ces aides en décembre a eu un effet mécanique. Jair Bolsonaro «a décroché de neuf points» dans les sondages. Seuls 31% des Brésiliens considéraient donc en janvier que leur Président accomplissait du «bon» ou du «très bon» travail. La seconde raison de la popularité de Bolsonaro, c’est l’attachement indéfectible de ses premiers soutiens:

«Les Brésiliens sont un peuple très croyant, encore majoritairement catholique même si les évangéliques gagnent du terrain. […] Ce peuple croyant ne voit pas Bolsonaro comme responsable du problème, il voit plutôt la pandémie comme une réalité, une malédiction divine.»

Le chef de l’État brésilien dispose d’un «socle électoral très solide». Cette assise varie entre 30 et 35% des électeurs. Ses partisans appartiennent surtout au fameux trio BBB (Bible, balles et bœuf). Les pro-armes sont «plutôt satisfaits» de ses lois favorables au port d’armes. Et ce, même si le bilan sur la sécurité est «très moyen». Notamment à cause des «milices incontrôlées». Lobby «extrêmement actif» dans le pays, l’agro-business est le troisième pilier de Bolsonaro. Le secteur a une force de frappe économique considérable, constituant «l’essentiel des exportations du Brésil». Pour Mme Virginie Jacoberger-Lavoué, ce groupe de pression doit forcément être «très heureux» des deux années du mandat Bolsonaro. «Même pendant l’année de la pandémie, le Brésil a extrêmement exporté, il y a eu plus de demande de la Chine.»

Une réélection possible

«J’espère très rapidement qu’ils [les Brésiliens, ndlr] auront un Président qui se comporte à la hauteur», s’était exclamé Emmanuel Macron au G7 en août 2019. Le vœu peu diplomatique du Président français ne semble toutefois pas acquis. Jair Bolsonaro «n’est pas qu’un clown», juge Virginie Jacoberger-Lavoué, mettant en valeur ses capacités de «tacticien». Certes, il ne bénéficie pas d’une réputation très glorieuse auprès des dirigeants et médias occidentaux, au même titre que Donald Trump. Il est même affublé du sobriquet de Trump des tropiques!
Sa passe d’armes avec Emmanuel Macron sur l’Amazonie et son commentaire misogyne à l’égard de Brigitte Macron l’ont discrédité dans l’opinion occidentale. Sachant que les clivages politiques sont différents en Amérique latine par rapport à l’Europe, Jair Bolsonaro peut-il réellement être classé à l’extrême droite?

«Tout dépend ce qu’on entend par extrême droite. Ce qui est sûr, c’est qu’il est un candidat et un Président ultraconservateur et populiste. Sur l’échiquier politique, oui il est plutôt à l’extrême des partis conservateurs.»

Connu pour ses «saillies homophobes et racistes» et un maigre bilan durant son mandat de député, Bolsonaro a pourtant été élu en 2018 avec 55% des suffrages, face à une gauche aux abois, désavouée par le scandale Lava Jato (lavage express). Cette enquête judiciaire sur des faits de blanchiment et de corruption avait entraîné la chute de deux anciens chefs de l’État, Lula, condamné à douze ans de prison, et Dilma Rousseff, destituée.

De ce fait, Jair Bolsonaro a «le champ libre pour 2022 parce qu’il n’y a pas d’opposition». De surcroît, son impeachment n’est plus constitutionnellement possible. Confronté à soixante plaintes, l’hôte du palais de l’Aurore a placé, ce 1er février, deux alliés à la tête des deux chambres du Congrès. «C’est une victoire politique considérable à un an et demi des élections», explique notre interlocutrice.

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Jair Bolsonaro, Donald Trump, Emmanuel Macron, Brigitte Macron, Brésil
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