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Les États de la péninsule arabique s’arrachent le capital des clubs européens et les postes à responsabilités dans les instances dirigeantes du football. L’écrivain Romain Molina décrypte pour Sputnik les enjeux de cette stratégie ainsi que les spéculations sur le rachat de l’Olympique de Marseille par le prince Al-Walid ben Talal Al Saoud.

«La FIFA est aujourd’hui l’organisation non étatique la plus puissante du monde, il faut imaginer que le président Infantino est reçu par tous les grands de ce monde, de Mohammed ben Salmane à Donald Trump, en passant par Vladimir Poutine. Quelle autre organisation est capable de cela?» s’interroge le journaliste Romain Molina.

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit Romain Molina, journaliste et écrivain. Il est l’auteur de «The Beautiful Game: foot, guerres et politique» (éd. Exuvie).

Au même titre qu’Apple, Amazon ou encore l’Église catholique, la FIFA est devenue un empire tentaculaire capable de rivaliser avec les grands de ce monde. Et l’actualité le confirme. À l’occasion d’une tournée en Afrique, Gianni Infantino, président de la Fédération internationale de football association (FIFA), était reçu le 20 février en grande pompe par Denis Sassou-N’Guesso, le Président de la République du Congo. Alors que la Coupe du monde se déroulera en 2022 au Qatar, une décision qui rapportera des milliards de dollars à l’organisation, Romain Molina explique à Sputnik pourquoi «le football est un acteur de la mondialisation». Notamment au Moyen-Orient.

«Pas simplement une question d’argent»

La finale de la Coupe du monde remportée le 15 juillet 2018 à Moscou par la France au détriment de la Croatie a réuni 1,12 milliard de téléspectateurs à travers le monde, soit plus d’un habitant sur sept de la planète. «Sauf grande catastrophe, aucun autre événement n’est capable de drainer autant d’attention», affirme Romain Molina. L’essayiste estime que, «en termes d’image, c’est colossal». C’est tout aussi colossal sur le plan financier. Sur la période 2015-2018, l’organisation internationale a enregistré un chiffre d’affaires de 5,65 milliards d’euros. «Au cœur des échanges» dans un contexte de «mondialisation galopante», le football est devenu un acteur clé. «Ce n’est pas simplement une question d’argent, c’est aussi une question de pouvoir», estime l’écrivain. Foot et géopolitique vont de pair.

C’est ainsi que les États investissent dans le football. C’est le cas du Rwanda, dont les campagnes touristiques pour améliorer sa visibilité s’affichent «sur le maillot et le stade d’Arsenal, mais également du Paris-Saint-Germain». L’État caribéen de Curaçao a adopté une stratégie similaire en apparaissant sur le maillot de l’Ajax d’Amsterdam.

Les placements des États passent aussi à travers l’actionnariat de clubs de plus en plus mondialisés. En 2011, le Qatar achetait le Paris-Saint-Germain pour en faire sa vitrine géopolitique, un soft power assumé en prélude à l’organisation du Mondial 2022. D’où le recrutement onéreux des stars du ballon rond Neymar et Kylian Mbappé.

Un autre club de la capitale, le Paris FC (L2), ouvrait en 2020 une partie de son capital au Bahreïn. Quelques années en arrière, en 2008, un membre de la famille royale d'Abou Dhabi, le sheikh Mansour, rachetait le club de Manchester City pour en faire un cador européen. L’Arabie saoudite souhaitait également être de la partie en rachetant la formation anglaise de Newcastle «pour du business parce que ça gagne de l’argent et, en même temps, la Premier League [le championnat d’Angleterre, ndlr] est le championnat le plus mondialisé». Riyad n’a pu parvenir à ses fins en raison de son conflit avec le Qatar et à cause de la dégradation de l’image du royaume liée à l’affaire Jamal Khashoggi.

La vente de l’OM

Et du côté de Marseille ? Une rumeur insistante à laquelle s’accrochent de nombreux fans du club phocéen est la vente de l’OM par le milliardaire américain Frank McCourt à un prince saoudien. Romain Molina déclare être allé directement à la source, demander des informations «au ministère saoudien des Sports, ou d’autres impliqués dans l’appareil d’État saoudien». Appelant à la prudence, le journaliste affirme ainsi que ces bruits de couloir sont aujourd’hui «beaucoup de fantasmes» et qu’«il n’y a rien» de concret sur l’arrivée du prince Al-Walid ben Talal Al Saoud à la tête du club. Sur le plan pragmatique: «Je ne vois pas quel chef d’entreprise va investir dans un club qui perd autant d’argent par an», répond-il, pessimiste, à Sputnik.

«On a tendance à considérer que l’Arabie saoudite rachèterait un club pour les mêmes raisons que le Qatar ou le Bahreïn, c’est-à-dire pour l’image, ce qui est une première erreur.»

Toutefois, sur la possibilité «que, un jour, un prince saoudien achète un club français», le journaliste estime que c’est tout à fait «possible», en évoquant les négociations qui devraient bientôt aboutir avec le club de Châteauroux (L2).

«Le prince Abdullah bin Mosaad, qui dispose déjà du club de Sheffield United en Angleterre et du club de Beerschot VA en Belgique, constitue une espèce de groupe footballistique… Ça a aussi évolué avec le City Football group, d’Abou Dhabi, qui dispose de Manchester City et d’autres clubs à travers la planète. Cette idée de bâtir une multinationale footballistique avec plusieurs clubs est en vogue et Châteauroux en ferait partie avec ce prince saoudien.»

Les pays du Golfe sont-ils en train de pratiquer une OPA sur le football?

«Ils ont surtout incorporé toutes les fédérations»

Le journaliste note le déplacement relatif du centre de gravité du monde du football vers le Moyen-Orient. Il voit même une «compétition» opposer les différents États de la péninsule arabique: «Il y a presque une guerre du Golfe 2.0 à ce niveau-là.» La puissance de ces États n’est pas seulement financière, elle est devenue également institutionnelle. «Ils ont surtout noyauté toutes les fédérations.» Des représentants de ces mêmes pays trustent des postes à responsabilités dans les instances dirigeantes du football mondial. Le président qatari du PSG, Nasser al-Khelaïfi, a fait son entrée en 2019 au comité exécutif de l’Union des associations européennes de football (UEFA) tandis que le président de la Confédération asiatique de football est bahreïni.

Lors de la tenue du G20 à Buenos Aires en 2018, Gianni Infantino, invité, avait ainsi «mélangé politique et football» pour la première fois, en évoquant la possibilité que le Qatar partage «sa» Coupe du monde avec les pays voisins pour «la paix entre les peuples». Si l’idée ne semble plus d’actualité, Romain Molina juge «terrible» et «un peu cynique» que le Qatar ait été choisi comme «le premier pays arabe qui va obtenir la Coupe du monde».

«Ce qui est le plus gênant, c’est surtout un mépris vis-à-vis de la passion qui règne dans le monde arabe. Je ne dis pas que les Qataris ne sont pas passionnés par le football, loin de moi cette idée. Sauf qu’on ne peut pas comparer l’histoire footballistique de l’émirat avec la passion que le monde arabe ressent pour le football, que ce soit l’Irak […] ou le Maroc qui a déjà soumis cinq candidatures en vain.»

Sepp Blatter présidait la FIFA en 2010, lors de l’attribution du Mondial 2022 au Qatar. Il a tenu des propos assez durs concernant cette décision. Il a notamment déclaré en 2013 à Die Zeit: «Des chefs de gouvernement européens ont conseillé à leurs ressortissants qui pouvaient voter de se prononcer pour le Qatar, parce qu'ils étaient liés à ce pays par des intérêts économiques importants.» Nicolas Sarkozy et Michel Platini, alors président de l’UEFA, ont ainsi été visés par des enquêtes judiciaires.

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Tags:
Joseph Blatter, Michel Platini, Arabie Saoudite, Qatar, PSG, Olympique de Marseille
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