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Trois mois après sa défaite face à l’Azerbaïdjan, l’armée arménienne menace de renverser le Premier ministre. Mais pour Ara Toranian, directeur du magazine «Les Nouvelles d’Arménie», ce coup d’État est surtout un coup de force de la vieille garde politique arménienne, incarnée par les anciens chefs d’État Robert Kotcharian et Serge Sarkissian.

Le conflit du Haut-Karabakh est terminé depuis le 10 novembre 2020, mais continue d’avoir des répercussions sur la vie politique arménienne. Nikol Pachinian, le Premier ministre arménien, a pu le constater à ses dépens. Jeudi 25 février, une quarantaine d’officiers supérieurs de l’état-major de l’armée arménienne ont «demandé» sa démission.

«Les forces armées ont patiemment toléré les attaques du gouvernement qui les discréditent, mais tout a ses limites», ont indiqué les militaires dans un communiqué. Un épisode que Nikol Pachinian a directement qualifié de «coup d’État», allant jusqu’à promettre de limoger le chef de l’état-major du pays.

«Ce qui s’est passé est extrêmement grave. L’armée, dans n’importe quel pays, est censée obéir au politique et non pas le contraire. Ce qui s’est passé marque un palier dans la montée de la stratégie d’une partie de l’opposition, qui tente de dramatiser et de déstabiliser la situation en Arménie afin de revenir aux affaires», estime Ara Toranian, journaliste et directeur du magazine Les Nouvelles d’Arménie.

La raison initiale avancée pour justifier cette tentative de coup d’État est le renvoi mercredi 24 du Premier chef adjoint de l’état-major arménien, Tiran Khachatryan. Et ce, parce qu’il aurait souri à la question d’un journaliste sur une déclaration de la veille du Premier ministre qui dénonçait l’inefficacité des missiles Iskander fournis par la Russie.

Limogé pour un sourire

Une justification qui n’est rien d’autre qu’un prétexte pour Ara Toranian, selon qui cet épisode des Iskander exprime toutefois une forme de rupture dans la haute administration arménienne.

«C’est difficile de se faire une opinion au sujet des Iskander, car on n’a pas du tout d’informations, mais en tout cas le fait que cette polémique ait eu lieu donne un aperçu de la profondeur du malaise entre les autorités et un certain nombre de cadres des ministères régaliens, qui peuvent encore être sous l’influence de l’ancien régime», explique-t-il.  

D’après lui, la raison principale de cet ultimatum lancé au Premier ministre –et qui court toujours –, c’est la volonté de la vieille garde du pouvoir arménien, incarnée par Robert Kotcharian et Serge Sarkissian, tous deux anciens chefs d’État en exercice ces vingt dernières années, de revenir aux commandes.

Ces deux hommes politiques, représentants de ce qu’Ara Toranian appelle «l’ancien régime», tenteraient donc, à travers leurs relais dans l’armée et les ministères régaliens, de profiter de la récente défaite arménienne pour tenter d’inverser le rapport de forces politique en Arménie sans passer par les urnes.

«Vous avez un ancien régime qui a été totalement rejeté par la population, et pas seulement par la révolution de velours, mais par le verdict des urnes [lorsque Pachinian a remporté les élections, ndlr]. Après, ce régime haï a eu besoin de circonstances extraordinaires, à savoir la guerre, les pertes humaines et territoriales, pour se relégitimer. Cela leur a permis de discréditer les autorités en place auxquelles elles font porter tout le poids de la défaite», explique-t-il au micro de Sputnik.  

D’après lui, cette vieille garde politique défend l’idée que durant ses 20 ans au pouvoir, le Haut-Karabakh n’est jamais tombé aux mains des Azéris, et qu’après seulement deux ans de pouvoir, Nikol Pachinian a perdu la région. Les belligérants et les acteurs directs et indirects du conflit ont tous appelé, à des degrés différents, «au calme» et au respect du processus constitutionnel. Aussi bien la Turquie que la Russie.

Un rapport de forces politique défavorable à l’armée

«C’est évidemment une instrumentalisation de l’issue de la guerre dans l’Artsakh», ajoute le journaliste, pour qui cette défaite dans le Haut-Karabakh n’en est pas une «tant le rapport de forces était défavorable» aux Arméniens de ce territoire.

Une stratégie, d’instrumentalisation qui n’a visiblement pas porté ses fruits politiques. Dans le feu de l’action, l’actuel Premier ministre a appelé ses partisans à se rassembler dans la capitale place de la République. 20.000 soutiens de Pachinian sont venus l’épauler, tandis qu’à un kilomètre de là, entre 10.000 et 13.000 manifestants d’opposition appelaient au départ du chef du gouvernement.

Une démonstration de force populaire qui a, pour le moment, assuré au Premier ministre élu un temps de répit. Celui-ci pourrait s’avérer de courte durée, car les supporters de l’opposition ont indiqué qu’ils avaient prévu de camper là où ils sont jusqu’à ce que Nikol Pachinian abandonne ses fonctions. D’autant que les détracteurs du Premier ministre ont des relais influents dans certains ministères clés.

«Malheureusement, l’appareil de Défense, comme les autres ministères de force d’ailleurs, est constitué par de responsables nommés par l’ancien régime et par un système de retours d’ascenseur et d’obligations par rapport à l’ancien régime. Ces gens-là ne se montrent pas très loyaux envers les autorités actuelles. Le résultat de la guerre laisse d’ailleurs des hypothèses troublantes ouvertes sur ce qu’il s’est réellement passé», conclut Ara Toranian, sur un ton évasif.

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Tags:
Nikol Pachinian, Haut-Karabakh, ministère arménien de la Défense, Arménie
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