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Alors que les diplomaties chinoise et américaine se sont rencontrées pour la première fois ce 18 mars en Alaska, où elles se sont livrées à une bataille de position, qu’en est-il de la fameuse guerre des terres rares entre ces deux puissances? Didier Julienne, spécialiste des ressources naturelles, explique à qui profite ce mythe.

Une passe d’armes entre la nouvelle administration américaine et la Chine bat son plein depuis l’arrivée de Joe Biden au pouvoir. «La Chine est fermement opposée aux ingérences américaines dans ses affaires intérieures et nous prendrons des mesures fortes en réponse», a prévenu le responsable du Parti communiste chinois pour la diplomatie Yang Jiechi, lors de la première rencontre au plus haut niveau entre la Chine et les États-Unis en Alaska. «Nous ne recherchons pas le conflit, mais nous sommes prêts à une concurrence féroce», a répliqué pour sa part le conseiller à la Sécurité nationale du Président Joe Biden, Jake Sullivan.

Lignes rouges – Jean-Baptiste Mendes reçoit Didier Julienne, spécialiste des ressources naturelles, professeur à l’École de guerre économique et ancien trader en métaux stratégiques.

Nombreux ont été les titres de presse racoleurs traitant notamment de la bataille des terres rares entre la Chine et les États-Unis en février. Pourtant Didier Julienne, spécialiste des ressources naturelles à l’École de guerre économique, tire à boulets rouges sur ceux qui l’évoquent: «C’est une stupidité, une fake news totalement idiote, inventée pour mettre en valeur X ou Y.»

«Les terres rares, c’est tout sauf rare»

«Quand on entend terres rares, tout le monde se focalise sur le mot rare, ce devrait donc être précieux», souligne Didier Julienne. Pourtant, les 17 terres ou métaux rares, du cérium au lutécium, appartenant en majorité à la famille des lanthanides, existent en larges quantités dans le monde. Il y a «beaucoup plus de terres rares dans la croûte terrestre que d’or», affirme-t-il. Selon ses estimations, il y aurait au moins 10.000 fois plus de terres rares que d’or.

Employées «un peu partout» dans la haute technologie, l’aéronautique, les énergies renouvelables, l’automobile et encore l’informatique, ces matières premières sont consommées à hauteur de 130.000 tonnes par an, selon les données de l’Agence française de développement. «Les terres rares, c’est tout sauf rare», déclare donc le spécialiste qui ne constate aucune flambée des cours des terres rares. Au même titre que les autres matières premières, comme les produits agricoles ou l’énergie, les terres rares ont «légèrement augmenté» du fait de la reprise affichée par la Chine en 2020. Pour Didier Julienne, c’est donc une erreur de penser que ces métaux sont stratégiques. Pire, ce serait une invention créée de toutes pièces.

«C’est une fake news dont on a pu remonter l’origine. Elle a été initiée par les frères Koch aux États-Unis, des magnats du pétrole. Ils ont déclaré que ces matières premières étaient rares, que l’on allait bientôt en épuiser les gisements et qu’elles étaient absolument indispensables pour les voitures électriques.»

Selon le spécialiste des ressources naturelles, le lobby pétrolier américain participerait donc à l’élaboration d’un récit médiatique visant à établir que la voiture électrique n’a pas d’avenir, étant donné la supposée rareté des terres rares. Des assertions qui ont été démontrées plusieurs fois par des enquêtes du Huffington Post et du New York Times.

Citant le film documentaire suisse «À contresens: Voiture électrique, la grande intoxication» sorti fin 2020, Didier Julienne affirme à ce propos que les automobiles électriques consomment «de moins en moins de terres rares». Il prend pour exemple la Renault Zoé, la voiture électrique la plus vendue en Europe «qui n’en consomme pas du tout», à la différence d’autres moteurs thermiques. «Cette fake news a été reprise assez abondamment en Europe, notamment en France», s’emporte-t-il en ajoutant que les terres rares restent des «éléments certes importants», mais qui pourraient se révéler «beaucoup moins, voire pas du tout» utiles à l’avenir dans la fabrication des voitures électriques et des énergies renouvelables. Contrairement au cuivre qui lui «sera absolument nécessaire» et dont le prix est au plus haut sur les marchés depuis 2011.

Une guerre toujours à l’état de rhétorique

Et sur le plan stratégique, une guerre des terres rares aurait-elle un sens? Que nenni, pour Didier Julienne, dans la mesure où ces menaces, déjà présentes en 2019, sont toujours «restées de la rhétorique». Pékin a utilisé ce levier une seule fois, en interrompant ses livraisons de terres rares en direction du Japon en septembre 2010 en raison de différends territoriaux sur les îles Senkaku (nommées Diaoyutai par la Chine). Un chalutier chinois s’y était aventuré, il avait été arraisonné et arrêté par les garde-côtes nippons. Vis-à-vis des États-Unis, les Chinois auraient «beaucoup plus à perdre» en mettant en place un embargo sur les terres rares du fait de l’interdépendance des deux économies. Washington et ses alliés pourraient aussitôt répliquer en sanctionnant l’Empire du Milieu «sur le gaz naturel ou le soja».

USS Carl Vinson
© AP Photo / U.S. Navy/Mass Communication Specialist 2nd Class Z.A. Landers
Si Joe Biden a effectivement paré à cette éventualité le 24 février avec un décret visant à améliorer les approvisionnements en produits essentiels, dont les terres rares, les Américains avaient d’ores et déjà décidé la construction d’une usine d’affinage de ces matières premières «qui exploitera les très nombreux gisements de terres rares sur le continent nord-américain» afin de «réagir à cette menace théorique». Après sa fermeture en 2002 pour des raisons écologiques, le site minier de Mountain Pass en Californie a également été relancé, contrôlant ainsi l’ensemble de la chaîne de production. Détenant un quasi-monopole autour des 70% sur l’approvisionnement et l’affinage des terres rares dans le monde, la Chine n’aurait donc aucun intérêt à couper les vivres aux Américains:

«Les gisements les plus exploités sont ceux qui se trouvent en Chine. Il est donc tout à fait normal que Pékin une position de leader dans ce domaine. De plus, il est tout à fait normal que les autres pays qui n’ont pas eu l’intelligence d’exploiter leurs propres gisements de lanthanides soient dépendants de la Chine. Mais puisque les États-Unis ont décidé dorénavant de construire une usine d’affinage de terres rares, ils vont pouvoir exploiter leurs propres gisements.»

Le Chili, premier producteur au monde de cuivre, ne «s’amuse pas à déclarer une guerre du cuivre à l’Australie», autre producteur. Pareil pour le zinc, l’aluminium ou la bauxite extraite par la Guinée qui ne se risque pas non plus «à provoquer un autre pays qui produit de la bauxite».

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Tags:
lobby, pétrole, Joe Biden, terres rares, États-Unis, Chine
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