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Le Quai d’Orsay convoquait ce 23 mars l’ambassadeur de Chine à Paris, après des insultes envers un chercheur français et la mise en place de sanctions chinoises ripostant à de premières sanctions européennes. Une attitude de la diplomatie chinoise qualifiée d’offensive, qui correspond à la réalité des rapports de force.

«Il y a des gens qui souhaitent voir la diplomatie chinoise devenir une diplomatie d’agneaux, qui encaisse les attaques sans broncher. Cette époque est bel et bien révolue!»

Alors que l’ambassadeur de Chine à Paris était convoqué ce 23 mars au Quai d’Orsay, ces propos du 21 mars provenant du site de l’ambassade en disent long sur la nouvelle donne diplomatique assumée dans l’Empire du Milieu. Lu Shaye s’est rendu ce matin au ministère français des Affaires étrangères pour répondre des tweets de son ambassade peu amènes envers un chercheur français.

La convocation «fait partie des rites à la limite»

«Petite frappe», «hyène folle», «troll idéologique»: c’est ainsi que le compte Twitter officiel de la diplomatie chinoise en France a riposté aux commentaires du spécialiste de la Chine à la FRS, Antoine Bondaz à propos de la visite éventuelle de parlementaires français à Taïwan, considéré par Pékin comme son territoire. Un déplacement que l’ambassadeur chinois Lu Shaye avait appelé dans une lettre à annuler.

​Les tweets ont été jugés «inacceptables» par la diplomatie française. Celle-ci s’est également plainte des sanctions chinoises contre des ressortissants européens –dont l’eurodéputé Raphaël Glucksmann– prises en représailles à des sanctions de l’UE vis-à-vis de Pékin pour le traitement des Ouïghours.

«Certains recommandent à l’ambassade de Chine de ne pas être si “agressive”, disant que c’est incompatible avec le statut de diplomate et que “c’est peu diplomatique”. Qu’est-ce la diplomatie? La diplomatie, c’est de défendre les intérêts et l’image de son pays. Si les intérêts nationaux et l’image de la Chine sont menacés ou lésés, les diplomates chinois les défendront naturellement bec et ongles», a rétorqué Lu Shaye.

Si ni le porte-parole de l’ambassade ni le chercheur n’ont répondu à nos sollicitations, le général (2S) Jean-Vincent Brisset, attaché de l’Air à l’ambassade de France à Pékin durant trois ans et auteur de La Chine, une puissance encerclée? (Éd. PUF, 2002) ne se dit pas surpris de cette convocation au Quai d’Orsay. Il estime que «cela fait partie des rites à la limite». L’ambassadeur de Chine à Bruxelles a d’ailleurs également été convoqué ce 23 mars par la ministre belge des Affaires étrangères Sophie Wilmès consécutivement à l’annonce des sanctions chinoises. Dans le même temps, Pékin a déclaré avoir convoqué l’ambassadrice de Grande-Bretagne ainsi que l’ambassadeur de l’UE en Chine, Nicolas Chapuis.

Jean-Vincent Brisset se remémore plusieurs convocations de l’ambassadeur de France en Chine, particulièrement lorsque la France semblait souhaiter «vendre des armes ou avoir des relations un peu plus fortes avec Taïwan». S’il pense que le Quai d’Orsay «n’avait pas très envie de convoquer l’ambassadeur chinois» cette fois, le fait qu’Antoine Bondaz soit «très apprécié par tous les gens qui travaillent sur la Chine», ajouté aux sanctions de Pékin, justifie cette assignation.

«Quand un pays fait quelque chose qui est considéré comme sortant très largement des usages diplomatiques et agressif, il est habituel de convoquer son ambassadeur pour lui expliquer qu’on n’est pas content et qu’il ne faut pas qu’il recommence. Cela peut éventuellement amener à des sanctions ou à des refroidissements.»

L’ancien attaché de l’Air à Pekin fait toutefois remarquer que l’ambassade de Chine en France «s’est permis ce genre de réflexion dans le cadre d’une montée en puissance» de son pays.

Des «loups guerriers» face au durcissement américain

Une montée en puissance de la Chine sur le plan géopolitique et économique qui est également suivie en parallèle par l’affirmation de sa diplomatie, qualifiée par certains observateurs de «loups guerriers». Déjà, durant l’année 2020, les diplomates chinois s’étaient  montrés très offensifs afin de défendre la Chine attaquée notamment par Donald Trump qui avait traité le Covid-19 de «virus chinois». Ce à quoi ceux-ci ont vigoureusement répliqué sur Twitter, Lu Shaye avançant que le virus aurait pu être fabriqué dans un laboratoire P4 aux États-Unis, à Fort Detrick.

​Autre spécialiste de la Chine, Barthélemy Courmont de l’IRIS y voyait en juillet 2020 le signe de l’évolution des rapports de forces. Pékin n’accepte plus aucune critique et «ne laisse rien passer du tout», considérait ce dernier. Un changement de ton qui aurait, selon lui, pris corps il y a deux ou trois ans, illustré par le discours de Xi Jinping lors du 70e anniversaire de la République populaire de Chine à l’automne 2019. Ils auraient pris acte de la politique de l’Administration Trump, également très agressive dans ses propos et dans ses actes.

Jean-Vincent Brisset note que pour le moment, le nouveau gouvernement américain adopte «un discours presque plus dur que celui de Trump». Cela s’est vu lors de la réunion en Alaska le 19 mars entre diplomates chinois et américains, mais «il n’y a pas d’actes derrière». Revendiquant ainsi le fait de ne plus se comporter en «agneaux», les diplomates chinois seraient-ils alors devenus des «loups guerriers»? Une expression à l’origine rejetée par Pékin et qui est directement tirée d’un blockbuster chinois Wolf Warrior, sorti en 2015, un Rambo bis qui exaltait les valeurs chinoises, selon RFI.  

Vers la redéfinition du rôle des ambassades

Remontant à plus loin, Jean-Vincent Brisset affirme avoir «bien connu le premier de cette lignée en France». Il s’agissait de Wu Jianmin, ambassadeur de Chine à Paris entre 1998 et 2003, décoré chevalier de la Légion d’honneur par Jacques Chirac et considéré par certains comme un «pilier de la relation franco-chinoise». À l’époque où la Chine craignait de «nouvelles ventes d’armes à Taïwan», ce diplomate avait commencé à avoir «des comportements agressifs, à se permettre des réflexions et des prises de parole mais c’était en tête-à-tête», précise l’ancien attaché de l’Air.

«Il demandait un rendez-vous à quelqu’un, un haut responsable français, et puis il allait lui expliquer “qu’on allait voir ce qu’on allait voir si la France vendait des armes à Taïwan”. Ensuite, Wu Jianmin est devenu le patron de l’école des diplomates chinois, d’où sortent à peu près tous ces loups guerriers, relativement jeunes, qui ont pris l’habitude d’être agressifs.»

Cette passe d’armes diplomatique revient donc à la définition du rôle d’une ambassade et de la diplomatie. Alors que Jean-Vincent Brisset considère que leur influence a évolué du fait de l’instantanéité de l’information, le Quai d’Orsay a appelé Lu Shaye à se «conformer strictement» aux règles élémentaires de la Convention de Vienne, notamment «s’agissant de sa communication publique», afin de développer les relations «entre la France et la Chine». Ce à quoi l’ambassade chinoise répond qu’elle est chargée de contribuer «à l’amitié et à la coopération entre la Chine et la France». Tout en ajoutant: «Avec les amis, nous avons le cœur rempli de chaleur. Quant aux vilains, nous les traitons comme il convient.»

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Tags:
Taiwan, ministère français des Affaires étrangères, sanctions, France, Chine
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