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«Sofagate»: un incident protocolaire UE-Turquie (9)
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La polémique autour de l’accueil de la présidente de la Commission européenne par Erdogan, le «sofagate», est-elle fondée? Message politique, misogynie ou simple application du protocole? Thierry Mariani, eurodéputé, et François Campagnola, spécialiste des relations UE-Turquie, livrent leurs analyses des faits à Sputnik.

«Ce protocole était prévu, donc techniquement, il n’y avait rien de surprenant. Or, on entend très bien Ursula von der Leyen marquer son étonnement et on voit bien qu’elle cherche sa chaise», lance d’emblée Thierry Mariani. 

L'excuse du protocole, l'eurodéputé n'y croit qu'à moitié: «en politique, quand on est débordé par les événements, on feint d’en être l’organisateur», explique-t-il. Cet adage traduit pour lui la gêne de Bruxelles vis-à-vis de ce qu’il est maintenant convenu d’appeler le «Sofagate». Lors de la réunion du 8 avril à Ankara entre le Président turc, Reccep Tayyip Erdogan, Charles Michel, représentant du Conseil européen et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, cette dernière s’est vu offrir une place sur un canapé et non un fauteuil aux côtés des deux autres dirigeants.

La symbolique de la seule femme du groupe reléguée au second plan lors d’une réunion avec le chef d’État turc n’a pas tardé à engendrer de vives réactions dans tout le spectre politique européen.

 Une incompréhension que Bruxelles a justifié par des mesures protocolaires, mais «on voit bien qu’elle ne s’attendait pas à ça», rétorque Thierry Mariani. 

Une réaction qui semble montrer que la présidente de la Commission n’a pas été écartée des deux autres dirigeants par un simple malentendu protocolaire. De surcroît, «on sait très bien que dans la région, les autorités sont assises sur des chaises à côté de la puissance invitante, et le fait qu’elle ait été reléguée sur un divan, c’est forcément la mettre au deuxième plan», souligne l’eurodéputé.

​Tempête dans un verre d’eau?

Ursula von der Leyen remontée

Cette mesure respecte pourtant bien le protocole, s’est défendu Bruxelles. Lors d’une visite à l’étranger, celui-ci donnerait la préséance au président du Conseil de l’Europe sur la présidente de la commission dans la proximité avec un chef d’État étranger. La diplomatie turque a d’ailleurs renvoyé la balle dans le camp européen, se défendant de toute arrière-pensée politique. Cependant, le même Erdogan a reçu à plusieurs reprises le prédécesseur de Mme von der Leyen, Jean-Claude Junker, à ses côtés, sur un fauteuil.

C’est sans doute pourquoi la première concernée n’a, semble-t-il, pas bien pris d’être ainsi symboliquement mise à l’écart. «La présidente von der Leyen a été surprise. Elle a décidé de passer outre et de donner la priorité à la substance sur le protocole. Mais cela n’implique pas qu’elle n’accorde pas d’importance à l’incident», a commenté, le 7 avril, son porte-parole, Éric Mamer. «Les présidents des deux institutions ont le même rang protocolaire», a-t-il ajouté. C’est désormais «aux autorités turques, en charge de la rencontre, d’expliquer pourquoi il a été offert ce type de siège à Mme von der Leyen

«L’UE est humiliée quotidiennement par Erdogan»

Dans les vidéos de la scène, très largement diffusée sur les réseaux sociaux, on distingue effectivement la dirigeante bruxelloise manifester son étonnement de ne pas avoir de chaise près de Charles Michel et Recep Tayyip Erdogan.

«Von der Leyen représente l’instance qui gouverne la vie politique européenne. Ankara sait très bien qui elle est, et pourtant ils ont agi en conséquence. Protocole ou pas, c’est scandaleux», dénonce au micro de Sputnik François Campagnola, juriste et spécialiste des relations entre l’UE et la Turquie.

Pour rappel, le Conseil européen que représente actuellement Charles Michel est une réunion de chefs d’État ou chefs de gouvernement des 27 États membres de l’UE, alors que la Commission européenne est une institution supranationale de l’Union. D’après le député du groupe Identité et démocratie Thierry Mariani, en voulant minimiser l’affaire, Bruxelles tenterait surtout de cacher une réalité géopolitique dont il aurait honte.

«La réaction de Bruxelles ne me surprend pas: l’UE est humiliée quotidiennement par Erdogan. Pour les dirigeants européens, il vaut mieux expliquer qu’ils n’ont pas été humiliés et que cela était prévu à l’avance», estime-t-il.

Misogynie ou provocation, donc? «Dans les deux cas, cela signifie qu’Erdogan impose ses règles. Et dans les deux cas, ce n’est pas acceptable pour les instances européennes», ajoute Thierry Mariani.

«Agenda positif»?

Une lecture que partage l’ancienne élue locale Céline Pina dans les colonnes du Figaro Vox. «Erdogan n’a pas commis une erreur ni une faute, il a posé un acte politique cohérent avec son comportement à l’égard de l’Europe», dénonce-t-elle.

«Il y a une manifestation d’une certaine exaspération contre l’Union européenne. Il y a eu pendant des années une forme d’ambiguïté des Européens, qui se sont assez mal comportés avec la Turquie. Bruxelles leur a fait croire à cette adhésion avant de s’en détourner, il y a un ressentiment turc vis-à-vis de l’Union européenne. Le fait de manquer de respect à Ursula von der Leyen est la traduction de ce ressentiment», estime pour sa part François Campagnola.

Néanmoins, rien ne prouve à ce jour qu’il y a eu une intention délibérée de la Turquie de vouloir humilier la présidente de la commission.

Peu importe, le poids des images est lourd et cette polémique vient entacher une visite qui avait pour but de remettre la relation entre Bruxelles et Ankara sur les rails. Après des années de relations tourmentées, les Européens parlaient même de faire avancer un «agenda positif» avec la Turquie. Symboliquement au moins, cet épisode s’apparente à un faux départ.

Dossier:
«Sofagate»: un incident protocolaire UE-Turquie (9)

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Tags:
Charles Michel, Ursula von der Leyen, Recep Tayyip Erdogan, Turquie, Union européenne (UE)
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