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Diplomatie, récupération mémorielle, favoritisme marocain… En quelques semaines, les relations entre la France et l’Algérie ont pris du plomb dans l’aile. Au micro de Sputnik, le géopolitologue algérien Yahia Zoubir revient sur les événements qui ont envenimé les choses. Analyse.

«Là où arrive la France, c'est la destruction», «Macron dégage, vous n'êtes pas le bienvenu dans le pays des martyrs», «La France est de retour, jeunes levez-vous»… Les manifestations du Hirak de ce 9 avril ont pris par moments une tournure anti-française.

La renaissance récente de ce ressentiment résulte d’une dégradation des relations entre les deux pays, estime au micro de Sputnik Yahia Zoubir, spécialiste algérien du Maghreb. Au moment où Macron essaye de réconcilier les mémoires autour de la colonisation et de la guerre en Algérie, les tensions entre les deux pays ne font que s'exacerber. Tant au niveau diplomatique et politique que symbolique.

La visite de Jean Castex annulée

Le 8 avril, la visite d’une délégation ministérielle française a été annulée par la partie algérienne à suite du refus de Jean Castex d’y participer. Le format de la délégation n’a pas été jugé  «à la hauteur» par Alger selon des sources diplomatiques citées par l’AFP.  La décision du Premier ministre aurait particulièrement heurté Alger. Officiellement, toutefois, ce renoncement aurait été motivé par des raisons sanitaires.

Yahia Zoubir juge l’incident symptomatique des dissensions entre les deux pays. Avant la visite prévue de Jean Castex en Algérie, le chef d’État-Major des armées, François Lecointre, a traversé la Méditerranée. En partie pour «demander à l’Algérie de s’impliquer plus» dans la lutte contre les groupes terroristes au Sahel.

«Mon analyse, c’est que cette demande a été prise comme un manque de respect par les dirigeants algériens», déclare notre interlocuteur. «Ceux-ci ne comprennent pas que, dans le même temps, le parti présidentiel français fasse un pas vers la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et vienne ensuite leur demander une aide militaire.»

En effet, La République en marche a annoncé le 8 avril ouvrir une antenne auprès des Français de l’étranger dans la ville de Dakhla au Sahara occidental. Un geste perçu au Maroc comme un «premier pas» de la reconnaissance française du Sahara occidental.

Une information que n’aurait pas digérée Alger, qui lutte activement contre la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, vieux sujet de contentieux entre les deux voisins.

​Fin mars déjà, l’ambassadeur algérien à Paris dénonçait le poids de lobbies issus d’un pays de «la même région», qui a «la même religion», mais qui n’a «pas forcément les mêmes intérêts».

«Je pense honnêtement que l’Algérie et la France sont appelées à connaître des lendemains meilleurs grâce à la volonté politique affichée par les deux chefs d’État. Cependant, il y a des lobbies qui freinent cette coopération et ne souhaitent pas voir une entente cordiale entre les deux pays», a regretté le diplomate.

Pour le chercheur algérien, pas de doutes, cela ferait référence au lobby pro-marocain, qui pousse Paris dans les bras du royaume chérifien. Selon lui, Alger ne tolérerait pas le favoritisme dont ferait preuve le monde politique et médiatique français envers le Maroc.

Côté français aussi, des griefs ont fait surface après que le ministre algérien du Travail, El Hachemi Djaâboub, a déclaré que la France était un «ennemi traditionnel et éternel» du pays.

«À Paris, l’on n’a pas du tout apprécié» cette sortie, commente Yahia Zoubir. Un énième élément de langage violent qui empoisonne, au moins sur la forme, les relations bilatérales entre les deux pays.  

Question mémorielle

«La question de la mémoire est aussi un sujet. C’est même plus un sujet de fond», ajoute le spécialiste du Maghreb. Le 4 avril, la publication par Le Monde d’une tribune accusant les généraux algériens de faire de la récupération mémorielle a fait des vagues outre-Méditerranée.

Dans cette tribune intitulée Les généraux algériens relancent la guerre des mémoires avec la France, l’historien Jean-Pierre Filiu accuse le chef d’État-Major de l’armée algérienne, Saïd Chengriha, décideur politique «de fait», de faire de l’«inflation victimaire», a des fins politiques.   

«Même si cette tribune n’émane pas du gouvernement, elle est publiée dans le quotidien français le plus connu. La guerre, la colonisation, ce n’est pas une question politique en Algérie. Dire que l’armée fait de la récupération mémorielle, ça a été très mal accueilli en Algérie, à tous les niveaux», explique le géopolitologue algérien.

Yahia Zoubir estime que cet article, paraissant au pire moment, verse de l'huile sur les braises.

«Tous ces éléments traduisent une certaine frustration dans les rapports entre les deux pays, sur de nombreux sujets.»

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Tags:
Hirak, Sahara occidental, guerre d'Algérie (1954-1962), Maroc, diplomatie, France, Algérie
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