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Sur fond d’internationalisation de la crise libanaise, le Premier ministre Saad Hariri s’est rendu à Moscou, alors qu’au même moment, un haut diplomate américain était à Beyrouth. Roula Talj, spécialiste du Moyen-Orient, analyse les enjeux des acteurs extérieurs au Liban.

Et si la résolution de la crise politique libanaise passait par Moscou? Comme de plus en plus de responsables politiques libanais, Saad Hariri s’est rendu cette semaine en Russie.

Arrivé le 14 avril, le Premier ministre désigné s’est entretenu avec plusieurs hauts responsables politiques russes. Il a eu également une conversation téléphonique avec Vladimir Poutine. Les deux hommes ont notamment évoqué l’impasse économique et politique dans laquelle se trouve le Liban et la nécessité d’en trouver l’issue.

Et il semble que celle-ci passe par l’étranger. De fait, Saad Hariri se démène pour trouver des soutiens dans différentes capitales. Au cours de ces derniers mois, le Premier ministre désigné s’est rendu en France, en Égypte, au Qatar et en Turquie. Mais Moscou semble retenir particulièrement son attention: il a déjà reçu Alexandre Rodakov, ambassadeur de Russie au Liban, et s’est entretenu avec Sergueï Lavrov lors de sa tournée dans le golfe Persique en mars dernier.

«La visite en Russie est d’ordre politique pour la formation d’un gouvernement, c’est une urgence, et Saad Hariri aimerait que la Russie fasse pression sur l’Iran pour que le Hezbollah cesse d’entraver les réformes. Mais cette tournée revêt également un aspect économique. Moscou s’intéresserait activement à la reconstruction du port de Beyrouth», estime l’analyste politique libanaise et spécialiste du Moyen-Orient Roula Talj.

La Russie n’est d’ailleurs pas la seule puissance à s’intéresser à cet énorme chantier. Les Français, les Turcs, les Chinois et maintenant les Allemands espèrent remporter l’appel d’offres. Indépendamment du budget astronomique pour la reconstruction du site, elle revêt une dimension d’influence géopolitique non négligeable.

À Moscou, lors de la rencontre avec son homologue, Saad Hariri a lui-même pourtant expliqué que le Liban espérait les investissements russes. Une fois le gouvernement formé, «nous aurons besoin de l’aide extérieure. Sur ce plan, nous comptons sur les investissements des compagnies russes dans les domaines de l’énergie électrique, des infrastructures, des routes, etc.», a-t-il souligné.

Liban-Israël, l’enjeu pétrolier

La Russie partirait dans le dossier de la reconstruction du port de Beyrouth avec une longueur d’avance, puisqu’elle est déjà présente dans le port de Tripoli. L’entreprise Rosnef avait alors remporté un appel d’offres pour la restauration et l’élargissement des capacités de stockage en hydrocarbure du port en 2019, pour une durée de 20 ans. De surcroît, la compagnie russe Novatek participe au consortium pétrolier dans le sud du pays.

Un dossier hautement stratégique pour Beyrouth: en faillite économique, le Liban verrait en effet les hydrocarbures offshore comme une porte de sortie à la crise. Or, le Liban est au cœur d’un litige frontalier avec Israël, qui touche précisément à ces ressources. Même si les deux pays sont techniquement encore en état de guerre, ils avaient débuté des négociations sur le partage des eaux territoriales en octobre dernier. Beyrouth et Tel-Aviv revendiquent tous les deux une zone de 860 kilomètres carrés riche en or noir. Le Président libanais Michel Aoun a ainsi demandé aux dirigeants israéliens de «ne pas effectuer de travaux […] d’exploration dans le champ de Karish et les eaux adjacentes.» Pour sa part, en marge de son appel téléphonique avec Saad Hariri, Vladimir Poutine a rappelé «sa position de principe qui soutient la souveraineté et l’indépendance du Liban, ainsi que l’indivisibilité de son territoire.»

«Quand les Américains viennent au Liban, ils ont une volonté politique bien précise»

Ce litige frontalier suscite aussi l’intérêt des États-Unis: David Hale, secrétaire d’État adjoint aux Affaires politiques, s’est rendu au Liban du 13 au 15 avril. Il s’est entretenu avec le Président sur la question de la frontière maritime et a déclaré que Washington était «prêt à faciliter les négociations […] sur la base sur laquelle nous avons lancé ces discussions.» Le positionnement américain favoriserait son allié israélien au détriment de la volonté libanaise d’étendre sa frontière maritime au sud. «Quand les Américains viennent au Liban, ils ont une volonté politique bien précise», souligne Roula Talj.

«Les États-Unis ont une logique partisane avec le Liban, on sait d’avance ce qu’ils veulent, à savoir contenir le Hezbollah. Ils sanctionnent plusieurs élus libanais qui ne vont pas dans leur sens», résume-t-elle.

Une analyse que confirme le déplacement de David Hale: il a rencontré le directeur de la Banque du Liban Riad Salamé, alors que ce dernier est lui-même au cœur des critiques. Les Américains ont dernièrement sanctionné le gendre du Président, Gebran Bassil ainsi que plusieurs personnalités proches du Hezbollah. Depuis 2006, les États-Unis chercheraient à saper coûte que coûte l’influence du parti chiite en finançant des partis et des organisations locales, favorisant également Tel-Aviv. Contrairement à Moscou, les États-Unis adoptent une conduite partisane, voire déstabilisatrice, en tentant d’isoler le parti pro-iranien et ses alliés.

«Étonnamment, Moscou et Washington s’entendent sur le dossier libanais, du moins sur le fond, pour la création et la formation d’un gouvernement d’urgence, mais les deux pays ont des approches opposées: l’un parle à tout le monde, tandis que l’autre est plus coercitif avec un programme bien défini», analyse la spécialiste du Moyen-Orient.

La crise libanaise s’internationalise donc chaque jour davantage, d’autant que Moscou est loi d’être le seul à s’intéresser au Liban. «Le Liban est le balcon du Moyen-Orient», rappelle l’analyste politique.

«Il y a une internationalisation de la crise libanaise, car les partis libanais ne s’entendent pas. Et l’avenir du Liban intéresse les puissances étrangères. La France a échoué, l’Arabie saoudite n’aide plus financièrement. Aujourd’hui, il faut une solution internationale pour faire pression sur cette élite corrompue», conclut-elle.

 

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États-Unis, Russie, Liban
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