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En réponse à la reconnaissance américaine du génocide arménien, des officiels turcs menacent d’expulser les troupes US de la base stratégique d’Incirlik. Une chimère selon Samim Akgönül, spécialiste de la Turquie. Pour lui, ces menaces n’ont qu’un objectif de récupération politique.

Incirlik «est l'une de nos bases aériennes appartenant aux forces armées turques. C'est une base turque, et sa propriété, ainsi que toutes les installations qui s'y trouvent, appartiennent à la République turque», a déclaré ce jeudi le ministre turc de la Défense. 

La reconnaissance du génocide arménien par Joe Biden a été très mal accueillie par les responsables politiques turcs. La question de la fermeture de la base militaire où les États-Unis stockent des dizaines d'armes nucléaires B61 a été aussitôt posée.

«La base d'Incirlik est un nid d'agents américains, de terrorisme depuis un demi-siècle, l'un des centres de la tentative de coup d'État du 15 juillet (2016) et le refuge de ses organisateurs. C'est un centre ennemi qui est utilisé contre nos voisins et frères d'Asie centrale.»

La réaction de Serdar Uskuplu, dirigeant du parti nationaliste turc Vatan, au cours d’une manifestation devant la base américaine d’Incirlik en Turquie ce 27 avril en dit long. Le sujet fait l’objet d’une spectaculaire escalade verbale. Désormais, le parti demande «le transfert immédiat des bases d'Incirlik et de Kurejik aux forces armées turques. Les militaires américains doivent être renvoyés chez eux dans les quinze jours.»

Des déclarations qui ne vont pas à l’encontre des revendications d’une partie de la population turque.

À 8 kilomètres d’Incirlik, les habitants de la ville d’Adana n’ont pas mâché leurs mots lors d’une manifestation anti-américaine.

«Nos autorités disent constamment que la Turquie n’est plus la même qu’avant. Si c’est le cas, alors il faut en représailles fermer la base à Incirlik, et celle de Kurecik», met au défi un habitant de la ville.

«Que les bases soient ouvertes aux pays qui sont de vrais amis de la Turquie, comme l’Azerbaïdjan!» s’exclame un autre résident d’Adana. «Et, pour les pays comme la France et les États-Unis, il faut les fermer.»

Des manifestations ont eu également lieu au cours de la semaine passée devant l’ambassade des États-Unis à Ankara.

«Cette question d’Incirlik dépasse de loin la simple question identitaire»

Des efforts vains, à en croire Samim Akgönül, directeur du département d’études turques de l’université de Strasbourg. Malgré l’importance symbolique du dossier, l’auteur de La Turquie «nouvelle» et les Franco-Turcs: une interdépendance complexe (éd. L'Harmattan) juge que les vitupérations des officiels turcs viseraient avant tout à satisfaire une demande de «vengeance» de l’opinion publique.

Or, «si la Turquie possède un certain nombre de leviers de pression sur l’Union européenne, comme les migrants, elle n’en possède que très peu sur les États-Unis. Ni économiquement ni politiquement. Un de ces moyens, au moins symbolique, c’est la base militaire d’Incirlik, où stationnent d’importantes forces américaines depuis sa construction en 1951.  Mais il n’y a aucune chance que la base d’Incirlik ferme, ou que les Américains en soient expulsés, et les Américains le savent très bien.»  

Dans la foulée de la reconnaissance américaine du génocide arménien, Ibrahim Kalin, conseiller et porte-parole de Recep Tayyip Erdogan, déclarait que Washington ferait face à «des représailles sous différentes formes et à différents degrés dans les prochains jours et mois».  Des sources du ministère turc de la Défense nationale envisageraient également d’enlever les drapeaux américains. Malgré toutes ces annonces, notre interlocuteur doute fort qu’Ankara aille plus loin.

«Fermer la base ou en expulser les troupes américaines signifierait qu’Ankara brûle les ponts avec Washington. Ce n’est pas possible en l’état actuel des choses. Évidemment qu’il y a en Turquie des dirigeants qui mènent parfois une politique incompréhensible, mais pas à ce point», considère Samim Akgönül.

Construite en 1951 par les États-Unis, la base d’Incirlik a joué un rôle central durant la guerre froide. Elle permettait à l’US Air Force en particulier de surveiller les activités soviétiques sur les fronts sud et est de l’Otan.

Depuis la chute de l’URSS, elle est une plaque tournante pour les opérations militaires américaines au Moyen-Orient et, dans une moindre mesure, en Méditerranée orientale. La base se situe à une centaine de kilomètres de la frontière syrienne. Elle est utilisée depuis mars 1980 dans le cadre de l'accord de défense et de coopération qui lie la Turquie et les États-Unis. C’est aujourd’hui une base de l’Otan, dont la Turquie est membre.

«Cette question d’Incirlik dépasse de loin la simple question identitaire. Il s’agit de la redistribution des cartes dans la région», poursuit Samim Akgönül.

Le chercheur rappelle que la menace de fermer la base aux Américains revient régulièrement lorsque le Président Erdogan est épinglé par Washington. Dernier exemple en date: en 2019, alors que se négociaient outre-Atlantique de potentielles sanctions contre la Turquie pour son achat de systèmes de défense anti-missiles russes S-400, le chef d’État turc avait déjà brandi cette menace!

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Tags:
génocide arménien, États-Unis, base aérienne d'Incirlik, Recep Tayyip Erdogan, Turquie
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