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Déroutement d'un avion de Ryanair en Biélorussie (25)
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Le déroutement de l’avion Ryanair et l’arrestation de Roman Protassevitch par Minsk le 23 mai a provoqué un tollé dans les pays occidentaux. Pour Édouard Husson, les cris d’orfraie diplomatiques européens se révèlent inversement proportionnels à leur capacité réelle d’action.

«Que vont produire les sanctions? Peut-on imaginer alors une nouvelle révolution orange, rouge, jaune, je ne sais quelle couleur, pour renverser Loukachenko? À ce moment-là, cela veut dire que ce n’est pas l’Union européenne qui sera aux commandes, ce seront les États-Unis. Tout ça pour moi est un symptôme d’impuissance», déplore Édouard Husson, auteur de «Paris-Berlin, la survie de l’Europe» (Éd. Gallimard, 2019).

Le spécialiste de l’Union européenne n’en revient pas de la réaction de Bruxelles face au déroutement du vol Ryanair par les autorités biélorusses le 23 mai, qui a conduit à l’arrestation de Roman Protassevitch, inscrit sur la liste des «personnes impliquées dans le terrorisme» dressée par Minsk.

Âgé de 26 ans, Protassevitch était le rédacteur en chef de la chaîne Telegram d’opposition Nexta, considérée comme extrémiste en Biélorussie. En novembre 2020, le procureur général biélorusse avait déjà adressé à la Pologne une demande officielle d’arrestation et d’extradition à son égard dans le cadre d’une procédure l’accusant d’«organisation de troubles de masse».

Une «affaire extrêmement limitée dans son enjeu»

Sa libération immédiate a été exigée ce 24 mai par les dirigeants de l’UE, qui ont décidé de fermer leur espace aérien à la Biélorussie, d’adopter un quatrième train de sanctions ciblées contre le gouvernement du Président Loukachenko et de geler une aide de trois milliards d’euros d’investissements, destinée à Minsk.

Alors qu’en 2020, la Commission européenne avait déjà placé 88 responsables biélorusses –dont le chef de l’État et sept entités– sur sa liste noire, Édouard Husson estime que cela ne va pas «faire bouger» les lignes. Tout en prenant «au sérieux le sort de cet opposant» qui risque quinze ans de prison, l’universitaire évoque une «affaire extrêmement limitée dans son enjeu», dans laquelle la diplomatie devrait jouer pleinement son rôle.

«Ce genre de choses, ça doit se régler normalement entre 48 h et 72 h, à huis clos, par des négociations appropriées, avec un objectif simple: faire libérer l’opposant, mais en même temps, permettre au Président Loukachenko de sauver la face. Là, on fait exactement le contraire.»

«Détournement», «piraterie», voire «terrorisme», tout a déjà été employé par les chancelleries occidentales pour qualifier ce déroutage, afin d’accroître la pression sur Minsk. Des évènements «absolument inacceptables, choquants, scandaleux», s’exclamait Charles Michel, président du Conseil européen. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a suivi son collègue avec emphase, dénonçant «une attaque contre la démocratie» et contre «la souveraineté européenne». À l’instar de plusieurs États membres comme la France et l’Allemagne, Bruxelles a convoqué l’ambassadeur biélorusse auprès de l’UE pour lui faire part de la condamnation des institutions européennes.

Des accusations occidentales qui ont été rejetées comme étant «sans fondement» par Minsk, qui a affirmé avoir agi dans la légalité en interceptant au moyen d’un Mig-29 ce vol après une alerte à la bombe provenant, selon lui, du Hamas, lequel a par la suite démenti son implication.

Des experts de plusieurs organisations internationales, dont l’UE, ont été invités ce 25 mai par le ministre biélorusse des Transports pour établir «les circonstances» de ce déroutage. La diplomatie russe a qualifié les réactions européennes de deux poids, deux mesures, en évoquant un précédent gênant pour l’Europe: l’atterrissage contraint en 2013 à Vienne de l’avion du Président bolivien Evo Morales «à la demande» des États-Unis. À son bord, supposait Washington, se trouvait l’ancien officier de la CIA Edward Snowden. Sauf qu’il n’y était pas.

La politique de sanctions «a montré ses limites»

Mais les Européens ne se sont pas limités aux seules paroles. Pour débuter le Conseil européen, le dîner de travail de ce 24 mai devait initialement être consacré aux affaires étrangères, notamment à la relation conflictuelle avec la Russie, mais également avec la Grande-Bretagne. Le bouleversement de l’ordre du jour en dit long. Selon Édouard Husson, «on accorde à la Biélorussie une importance que ce pays n’a pas, sauf le respect qu’on lui doit». Suite à la recommandation des dirigeants européens de contourner l’espace aérien de la Biélorussie, plusieurs compagnies aériennes ont d’ores et déjà annoncé l’arrêt du survol du pays, dont Air France et Lufthansa.

«Ensuite on fait en sorte que Loukachenko se braque, parce qu’évidemment maintenant qu’il est sous pression, il ne va jamais libérer cet opposant aux conditions que souhaitent les membres de l’Union européenne. On a perdu le sens en Europe de ce qu’est la diplomatie, l’action politique, et puis surtout qu’il faut du résultat.»

Car les résultats des précédentes sanctions prises par Bruxelles à l’encontre de Minsk ne sont pas au rendez-vous. En octobre puis en novembre 2020, le Conseil européen décidait la mise en place de mesures unilatérales à l’encontre du Président Loukachenko après les manifestations de l’opposition contestant sa réélection le 9 août à plus de 80%. Mais rien n’y a fait.

​Selon le spécialiste de l’histoire européenne, «la politique des sanctions vis-à-vis de la Biélorussie ou de la Russie a montré ses limites.» Au micro de France Inter, Thomas Gomart, directeur de l’IFRI (Institut français des relations internationales) est du même avis, observant qu’Alexandre Loukachenko a «toujours su résister à des sanctions européennes» qui n’ont pour résultat que l’aggravation de «l’isolement du pays».

Ce quatrième train de sanctions ne serait donc pas «de nature à dissuader le président Loukachenko de garder en prison» Roman Protassevitch et sa compagne russe Sofia Sapega, poursuit Édouard Husson. Plus encore, ce qui le frappe particulièrement dans cette affaire, c’est bien «l’impuissance de l’Union européenne».

«Si les vingt-sept États de l’Union ne sont pas capables d’obtenir quelque chose de Loukachenko, c’est que la diplomatie européenne est peu efficace. D’ailleurs elle l’a bien montrée récemment avec le SofaGate, l’histoire ridicule de protocole face à Erdogan, où les Européens se sont couchés.»

Un constat sur lequel il rejoint Renaud Girard, chroniqueur géopolitique au Figaro, qui estime que non seulement l’Union européenne «ne fait peur à personne, mais elle se laisse marcher dessus avec une singulière complaisance».

Dossier:
Déroutement d'un avion de Ryanair en Biélorussie (25)

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Tags:
sanctions, sanctions antirusses, Alexandre Loukachenko, Russie, Union européenne (UE), Biélorussie
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