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L’ambassadeur de France en Israël a été convoqué après les propos de Jean Yves Le Drian sur le «risque d’apartheid» dans les territoires occupés. Malgré des déclarations surprenantes, la France serait «timorée» sur ce sujet. «Dès qu’on touche au sionisme, la France est pétrifiée», estime Jean-Paul Chagnollaud, spécialiste du Moyen-Orient.

La France est mise au coin.

Tel-Aviv a bien fait comprendre son mécontentement à propos de la déclaration de son ministre des Affaires étrangères sur le «risque d’apartheid» en Israël. Le jeudi 27 mai, l’ambassadeur français en Israël, Éric Danon, a été convoqué. Gabi Ashkenazy, chef de la diplomatie israélienne, lui a indiqué que les propos de Le Drian étaient «inacceptables, sans fondement et déconnectés de la réalité», avant d’ajouter vouloir attendre «de ses amis de ne pas s’exprimer de façon irresponsable, afin de ne pas renforcer les extrémistes et les activités anti-israéliennes et antisémites.»

Benyamin Netanyahou, Premier ministre israélien, a pour sa part dénoncé une «leçon de morale hypocrite et mensongère sur cette question.» Le ton est donc monté entre les deux pays. Pourtant, selon Jean-Paul Chagnollaud, directeur de la revue internationale Confluences Méditerranée et auteur d’une vingtaine d’ouvrages sur le Moyen-Orient et les relations internationales, la France a toujours une position frileuse sur ce dossier proche-oriental.

«C’est une relation prudente, peu engagée, on répète toujours la même chose: le droit à la sécurité d’Israël. On essaye d’avoir une position équilibrée dans une situation qui n’est pas équilibrée. La France répète deux, trois choses sur le droit international et sur la nécessité d’arriver à une solution à deux États.»

En effet, lors du vote le 27 mai au Conseil des droits de l’homme de l’Onu pour une enquête internationale sur d’éventuelles atteintes aux droits humains en Israël et dans les territoires palestiniens, la France s’est abstenue. 24 des 47 membres ont soutenu une investigation sur le terrain. «La position de la France est davantage reflétée avec cette abstention», estime le spécialiste du Moyen-Orient. Ce n’est pas d’ailleurs la première fois que l’État hébreu est au cœur des critiques pour son non-application du droit international.

Une ONG israélienne dénonce «un régime de suprématie juive»

Human Rights Watch a publié le 27 avril un rapport intitulé «un seuil franchi». Elle accuse les autorités israéliennes de commettre des «crimes d’apartheid» et de «persécutions» à l’encontre des Palestiniens vivant dans les territoires occupés. Dans cette étude de 213 pages, l’organisation énumère «les lois, les politiques et les déclarations de hauts responsables israéliens» qui viseraient à «maintenir la domination juive israélienne sur la démographie, le pouvoir politique et la terre.» «Il n’y a qu’à aller sur le terrain pour se rendre compte de la réalité», invite Jean-Paul Chagnollaud. En effet, même l’organisation israélienne B’TSelem avait rédigé un rapport en janvier dernier dans lequel elle accusait ouvertement les autorités israéliennes d’être «un régime de suprématie juive du Jourdain à la mer Méditerranée.» Selon le professeur émérite, Israël tenterait de réécrire son propre récit et d’inventer «une post-vérité».

«Bien qu’il a pris des pincettes, la déclaration de Le Drian a introduit un élément de vérité, alors que le gouvernement israélien cherche à inventer un nouveau récit et se cantonne à cette idée qu’il n’y aurait pas d’occupation ou de colonisation et que leur présence en Cisjordanie et à Jérusalem-Est est légitime», explique-t-il.

En juillet 2018, la Knesset adoptait la loi sur «l’État-nation». Cette norme controversée stipulait que seuls les Juifs avaient le droit d’autodétermination en Israël. La langue arabe perdait également son statut de langue officielle, seul l’Hébreu étant reconnu par le gouvernement israélien. «Et la France n’ose pas aller à l’encontre de cette version israélienne», reproche Jean-Paul Chagnollaud.

La France aurait-elle peur de critiquer Israël?

En décembre 2019, les députés français avaient condamné l’antisionisme comme étant une forme d’antisémitisme. En février de la même année, Emmanuel Macron s’était dit favorable à cette définition. Lors du dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), il avait déclaré que l’antisionisme représentait l’«une des formes modernes de l’antisémitisme». Commentant cette résolution controversée, Dominique Vidal, historien et spécialiste du Moyen-Orient, avait déclaré que «l’antisionisme est une pensée politique et n’a donc rien à voir avec le fait de développer la haine des juifs.» C’est cela qui ferait d’Israël «un sujet tabou en France», juge Jean-Paul Chagnollaud.

«Il y a cette idée que dès qu’on touche au sionisme, la France est pétrifiée. Jean Yves Le Drian n’ose pas dire clairement les choses. Quand il y a des millions de gens qui ne peuvent pas bouger, pas se déplacer comme ils veulent, c’est quoi? On peut employer le mot “discrimination” si le mot “apartheid” fait peur», estime-t-il, avant d’ajouter: «la France a une position timorée sur le sujet.»

Le dossier israélo-palestinien mettrait donc la France dans l’embarras. L’exécutif a ainsi interdit des manifestations en faveur des mouvements palestiniens en 2014 sous Hollande, en 2021 sous Macron pour des motifs «sécuritaires». Le 13 mai, Gérald Darmanin a en effet demandé au préfet de Police de Paris, Didier Lallement, d’interdire la manifestation en faveur des Palestiniens prévue le samedi 15 mai à Barbès. Sans l’admettre officiellement, France sera-t-elle favorable à l’État hébreu?

«Ce n’est pas comme les États-Unis, où la position est claire et affichée. Mais en France, il y a une frilosité, elle est due à une peur d’aller à l’encontre des intérêts israéliens. Il faut prendre Israël comme n’importe quel autre État. Or, on fait des circonvolutions diverses pour ne pas parler des réalités. C’est une forme d’hypocrisie», conclut Jean-Paul Chagnollaud.

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Palestine, France, Israël
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