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Emmanuel Macron est arrivé le 27 mai au Rwanda avec l’ambition de normaliser les relations avec ce pays. Si l’heure est aujourd’hui à la réconciliation et à l’harmonisation des vues entre Paris et Kigali, reste à savoir si celles-ci résisteront à l’épreuve du temps et de la vérité. Analyse de Patrick Mbeko, spécialiste de l’Afrique centrale.

C’est un Emmanuel Macron enthousiaste qui est arrivé jeudi 27 mai à l’aéroport international de Kigali, avec l’ambition affichée de tourner définitivement la page des années de brouille entre la France et le Rwanda suite aux évènements d’avril-juillet 1994, lesquels avaient conduit au massacre de 800.000 Rwandais. Dans un discours très attendu au Mémorial du Génocide de Gisozi, à Kigali, où reposent les restes de près de 250.000 personnes, le Président est revenu sur le rôle de l’Hexagone au Pays des mille collines. Tout en soulignant que «la France a un rôle, une histoire et une responsabilité politique au Rwanda» en restant «de fait aux côtés d’un régime génocidaire», il a tenu à préciser qu’elle «n’a pas été complice» du génocide de 1994. Et d’ajouter également:

«Les tueurs qui hantaient les marais, les collines, les églises n’avaient pas le visage de la France. Elle n’a pas été complice. Le sang qui a coulé n’a pas déshonoré ses armes ni les mains de ses soldats qui ont eux aussi vu de leurs yeux l’innommable, pansé des blessures, et étouffé leurs larmes.»

​Le discours d’Emmanuel Macron s’inscrit dans la droite ligne des conclusions auxquelles est arrivée la commission Duclert, du nom de l’historien français chargé de faire la lumière sur le rôle de l’Hexagone au Rwanda. S’il a été salué par le Président Paul Kagame en dépit du fait que le chef de l’État français n’ait pas formulé d’excuses comme certains l’attendaient, reste à savoir si la réconciliation franco-rwandaise résistera à l’épreuve du temps, mais aussi de la vérité sur les évènements survenus dans la région des Grands Lacs.

Le chemin tortueux d’une réconciliation

Avant l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Élysée, les relations entre la France et le Rwanda évoluaient en dents de scie. En mode surgelé durant les mandats de François Mitterrand et de Jacques Chirac, elles ont connu un moment paroxysmique durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, avant de connaître à nouveau un moment de froideur sous François Hollande. En toile de fond, les évènements survenus au Rwanda en 1994. Le Front patriotique rwandais (FPR), le parti au pouvoir depuis juillet 1994, a longtemps reproché à la France d’avoir soutenu le régime du Président Juvénal Habyarimana, assassiné lors d’un attentat aérien le 6 avril 1994. Selon les Nations unies, cet évènement constitue l’élément déclencheur du génocide.

En 2006, le juge anti-terroriste français Jean-Louis Bruguière avait déterminé, après huit années d’enquête, que Paul Kagame et ses hommes étaient responsables de cet attentat, déclenchant l’ire du régime rwandais. Ce dernier a qualifié l’enquête Bruguière de politiquement motivée et a décidé de rompre les relations diplomatiques avec la France, en l’accusant d’avoir été impliquée dans le «génocide des Tutsis». À partir de ce moment, les relations entre Paris et Kigali ont évolué au rythme du «je t’aime, moi non plus», doublé d’accusations réciproques de participation au génocide.

L’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy et la nomination au Quai d’Orsay de Kouchner vont marquer un tournant dans les relations entre l’Hexagone et le pays des Mille collines. Ami de longue date de Paul Kagame, Kouchner va devenir la cheville ouvrière du rapprochement entre Paris et Kigali. Avec un groupe de diplomates du Quai, il s’est organisé pour que le FPR ait accès au dossier de l’enquête Bruguière, comme le révèlent des câbles diplomatiques américains, avant que les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux (les successeurs de Bruguière) ne le court-circuitent, ainsi que l’indique le livre-enquête que vient de publier le politologue franco-camerounais Charles Onana, spécialiste de la région des Grands Lacs (Enquêtes sur un attentat, L’Artilleur, 2021).

En janvier puis février 2010, Bernard Kouchner et Nicolas Sarkozy se sont succédé au Rwanda pour sceller la réconciliation avec ce pays et ses autorités...

Plaire au Rwanda

Une réconciliation qui ne survivra pas à l’épreuve de la vérité et du temps. L’épreuve de la vérité parce que le dossier de l’attentat n’avait pas encore fini de révéler ses petits secrets en dépit des manœuvres des juges Trévidic et Poux. Les anciens collaborateurs de Paul Kagame continuaient de clamer haut et fort que c’était leur ancien mouvement qui avait assassiné le Président Habyarimana, tout en demandant d’être entendus par la justice française. L’épreuve du temps parce que l’arrivée de François Hollande à l’Élysée a gelé l’enthousiasme et l’euphorie de l’époque Sarkozy, renvoyant les relations franco-rwandaises en mode hibernation.

L’arrivée d’Emmanuel Macron va marquer la deuxième phase du dégel. À la différence de Nicolas Sarkozy, il va aller plus loin dans sa volonté de se rapprocher du Rwanda en questionnant le rôle de la France dans ce pays à l’aune non pas des faits, mais de la politique politicienne. Le calcul d’Emmanuel Macron est simple: la France doit adopter une posture politique qui doit plaire au Rwanda afin de normaliser définitivement ses relations avec et lui permettre par ailleurs un retour apaisé dans la région des Grands lacs où Kigali exerce une influence considérable.

À la veille des commémorations du génocide le 5 avril 2019, le Président français a chargé l’historien Vincent Duclert de mettre en place une commission d’historiens pour étudier le rôle de l’Hexagone au Rwanda. Dans la lettre qu’il a adressée à Duclert, il a affirmé s’être engagé auprès du Président Kagame pour que «le génocide des Tutsis prenne toute sa place» dans la «mémoire collective» des Français. L’objectif ici n’est pas nécessairement de faire éclater la vérité, mais de se servir de la science historique pour trouver une issue politique aux péripéties franco-rwandaises qui perdurent.

Petit détail non sans intérêt: aussi bien Vincent Duclert que les historiens chargés d’étudier la question ne sont pas familiers du dossier. De plus, M.Duclert, un spécialiste de l’affaire Dreyfus, est réputé proche des personnes et milieux associatifs français liés au régime de Kigali. En 2018, il avait produit un rapport sur les crimes de masse et les génocides dans lequel il avait éludé, à la grande stupéfaction de plusieurs spécialistes interrogés par l’auteur de ces lignes, les crimes du FPR en Afrique centrale, pourtant attestés par exemple par le rapport onusien Mapping. Est-ce pour toutes ces raisons qu’Emmanuel Macron aurait choisi Vincent Duclert pour piloter la commission chargée d’étudier le rôle de la France au Rwanda?

Quoi qu’il en soit, pour le Président français et son homologue rwandais, la réconciliation passe aussi par une compréhension mutuelle des évènements, peu importe si cette compréhension correspond ou non à la vérité des faits. Le rapport Duclert, remis à Emmanuel Macron le 6 avril dernier et quelques jours après à Paul Kagame, a été conforme aux attentes de l’Élysée et du Rwanda. Quant à Vincent Duclert, il a été très clair sur ses ambitions lors de la publication dudit rapport: «Moi ce que je souhaite, c’est que ce rapport débouche effectivement sur une réconciliation franco-rwandaise.»

On peut donc comprendre l’enthousiaste et l’euphorie avec lesquels il a été accueilli tant à Paris qu’à Kigali...

Combien de temps tiendra la réconciliation?

Malgré tout, il y a lieu de se demander combien de temps tiendra la nouvelle réconciliation franco-rwandaise?

La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Rwanda de Kagame est un pays fracturé. Non seulement les Rwandais restent divisés sur le plan ethnique, mais de plus ils n’ont pas la même lecture des évènements survenus chez eux. Si les Tutsis et les Hutus ne s’entendent pas sur ce qu’il s’est passé en 1994 en termes de responsabilité des uns et des autres, il existe aussi des dissensions majeures entre les membres de ces groupes. Ces derniers, faut-il le souligner, sont loin d’être homogènes.

De plus, la doxa officielle consacre la hiérarchisation des victimes et des rescapés en ne retenant que les crimes commis contre les Tutsis, après avoir concédé aux Hutus dits «modérés» la possibilité de figurer parmi les victimes du génocide. En fait, ceux-ci ne sont mentionnés qu’à titre indicatif pour montrer à l’opinion internationale que le FPR se soucie et s’intéresse à toutes les victimes du génocide, alors qu’en réalité les survivants hutus sont exclus des commémorations.

Dans ces conditions, la position d’Emmanuel Macron risque de se révéler problématique pour la France à l’avenir. En déclarant dans son discours à Kigali que «les tueurs n’ont eu qu’une seule obsession criminelle: l’éradication des Tutsis, de tous les Tutsis», il semble prendre fait et cause pour la doxa du FPR, tout en excluant, sans le réaliser peut-être, la grande majorité des Rwandais (les Hutus) de l’Histoire. Ses propos laissent également penser que le FPR, dominé essentiellement par les Tutsis, n’aurait pas commis de crime pendant le génocide.

Dans une société éclatée qui évolue sous la terreur d’un régime ayant imposé sa version de l’Histoire et des faits tout en instrumentalisant le génocide en fonction de ses intérêts, la proximité assumée d’Emmanuel Macron avec le Président Kagame place l’Hexagone en porte-à-faux avec une frange importante de la population. À la veille de sa visite à Kigali, les partis d’opposition et les organisations de la société civile rwandaise n’ont pas manqué de fustiger son silence sur les questions relatives aux droits humains dans le pays. Au regard de ceci, la réconciliation franco-rwandaise apparaît ainsi avant tout comme une réconciliation entre Paris et le régime du FPR.

Tenue responsable pour avoir soutenu diplomatiquement le gouvernement Habyarimana qualifié à tort ou à raison de «génocidaire» dans les années 1990, la France risque de se retrouver demain au banc des accusés pour avoir, cette fois-ci, soutenu le régime du FPR, dont les crimes en Afrique centrale n’ont pas encore cessé de faire parler. Si ce jour-là devait arriver, le Président français du moment, à l’instar de Macron aujourd’hui, se retrouverait à reconnaître une énième «responsabilité» de la France dans les évènements tragiques auxquels les collines rwandaises ont été habituées. Un cercle plus que vicieux...

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génocide, Kigali, Paris, relations, Emmanuel Macron, France, Rwanda
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