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Louis Saillans est un soldat d’élite, commando marine depuis 2011. Celui-ci s’apprête pourtant à quitter l’armée, déçu de l’absence de vision à long terme, notamment face au terrorisme islamiste. Sputnik a recueilli son témoignage.

«Comme beaucoup de militaires, je ne me sens hélas plus en phase avec la façon dont les conflits sont menés à l’étranger par les politiques de notre pays», déplore Louis Saillans, commando marine.

«La mort dans l’âme», ce soldat d’élite a pris la décision de «quitter l’institution», explique-t-il dans son livre Chef de guerre (Éd. Mareuil). Sur son départ prévu cet été, Louis Saillans s’est confié à Sputnik, le phrasé concis, le débit posé, dénonçant l’absence de «vision à long terme» des interventions extérieures françaises. Après dix années d’engagement dans les forces spéciales, celui-ci est amer quant à l’évacuation «des problèmes idéologiques et politiques» dans les conflits actuels impliquant la France. Car si «on gagne militairement et que l’on est vainqueur sur ce terrain», le combat ne suffirait pourtant pas à enrayer la menace islamiste.

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit Louis Saillans, commando marine depuis 2011 et auteur de «Chef de guerre» (Éd. Mareuil).

«Il y en a qui y restent, il y en a qui s’en sortent»

Dans le Sahel, le terrorisme perdure malgré la présence depuis 2013 de l’armée française et de ses 5.100 soldats. L’enlèvement du journaliste français Olivier Dubois au Mali le 8 avril dernier par un groupe djihadiste l’atteste. Appelant désormais à la mise en place d’une contre-propagande dans l’objectif d’«endiguer la menace sur le long terme», Louis Saillans estime qu’elle complétera cette guerre à laquelle il a lui-même participé dans les commandos marine:

«J’ai mené ce combat contre le terrorisme islamiste, c’est un combat dont je suis très fier et qu’on continue à mener dans les armées. Les militaires peuvent en être vraiment très fiers. Je n’ai aucun regret par rapport à ce que j’ai fait et s’il fallait le refaire, je le referais 1.000 fois.»

Si son départ de l’armée est acté, cet engagement résonne fortement, alors que la France a commémoré le 10 mai dernier les deux ans de la mort de ses deux collègues Alain Bertoncello et Cédric de Pierrepont, tués lors d’une libération d’otages au Burkina Faso. «C’est le mystère de la guerre. Il y en a qui y restent, il y en a qui s’en sortent», confesse-t-il alors que lui-même a échappé de très près à deux reprises à la mort.

Des épreuves qu’il rapporte avec minutie: les combats rapprochés qui s’avèrent très dangereux dans une lutte d’égal à égal ou encore une mission d’infiltration dans des bâtisses en terre cuite dans un lieu resté secret. Un soir, le détachement de Louis Saillans a enjambé une famille endormie pour arrêter en pleine ville un logisticien terroriste. Bien plus silencieux que les Navy Seal américains qui ont capturé Ben Laden en 2011, les commandos marine sont ainsi parvenus à sortir indemnes de la ville avec leur prisonnier.

Son expérience du feu légitime de facto ses propos qui pourraient toutefois ne pas être agréables aux oreilles de l’État-Major.

Des succès tactiques sans lendemain

Car si le général Lecointre, chef d’État-Major des armées (CEMA), appelait publiquement en 2018 les militaires à s’exprimer et à débattre, ces prises de parole ont jeté un froid. Le colonel Legrier, chef de la Task Force Wagram en Irak, en avait fait les frais un an après, à la suite de la publication d’une tribune parue dans la Revue Défense nationale, critiquant l’art de la guerre à la mode américaine. Il y fustigeait les destructions massives d’infrastructures dans la bataille d’Hajin, l’utilisation abusive des forces spéciales et la «détestable image» d’«une libération à l’occidentale» face à Daech*, laissant derrière elle «les germes d’une résurgence prochaine d’un nouvel adversaire». Le texte avait fortement déplu à l’État-Major et à la ministre des Armées qui aurait depuis infligé quelques jours d’arrêt à son auteur. Les tribunes plus récentes de généraux n’ont évidemment rien arrangé, s’inscrivant davantage dans une critique sociétale à l’encontre du gouvernement.

Refusant de «porter atteinte au renom des armées» ainsi qu’au devoir de réserve, le constat de Louis Saillans se veut moins virulent. La publication de Chef de guerre résiste à la tentation polémique en faisant le récit de plusieurs opérations spéciales, son premier but étant de transmettre et de «laisser une trace». 

«Nos opérations ne sont recensées que dans très peu de lieux et ne sont pas vraiment diffusées. Je souhaitais en parler puisque même mes proches ne savent pas ce que j’ai fait. Pour l’anecdote, mon épouse a découvert ce que j’ai fait en lisant le livre.»

Louis Saillans n’en est pas moins sévère quant à l’issue des opérations extérieures: «On part dans un conflit sans savoir exactement ce que l’on veut régler», résume-t-il. Les guerres du Golfe et d’Afghanistan ne constitueraient finalement, à ses yeux, que «des guerres de containment à l’américaine» qui n’ont trouvé aucune solution pérenne.

L’intervention française au Mali est aussi, à l’en croire, «emblématique» des travers stratégiques français. Si les opérations Serval puis Barkhane ont certes remporté des succès tactiques, elles restent dépourvues d’une vision permettant de «gagner les cœurs et les esprits».

Après ces huit années de présence française, Louis Saillans tance ainsi le manque de connaissance du terrain, des «différentes ambitions et des différentes ethnies», à commencer par les Touaregs qui «instrumentalisent la cause djihadiste à leur profit pour déstabiliser le gouvernement». Autant de griefs qui l’ont décidé, sans regret mais le cœur lourd, à raccrocher cet été son treillis. Le futur ex-soldat a désormais «d’autres combats» à mener, dit-il avec malice. 

* Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
opération Barkhane, forces spéciales, SEALs, commandos
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