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La force Barkhane est-elle vouée à déserter le Sahel? Ancien ambassadeur de France à Bamako, Nicolas Normand n’y croit pas. Surtout, il conteste le bien-fondé d’un tel geste. Il analyse les derniers rebondissements dans la région au micro de Sputnik.

«Cette hypothèse me semblerait fâcheuse dans la mesure où sortir maintenant assez brutalement de Barkhane serait prendre un risque très élevé de donner le pouvoir aux djihadistes.»

L’ex-ambassadeur de France au Mali Nicolas Normand voit d’un mauvais œil le retrait définitif de la force Barkhane du Mali. Pour l’instant, il ne s’agit que de la suspension temporaire des opérations conjointes avec les forces maliennes, comme l’a annoncé le ministère des Armées. Est donc concernée par cette mesure la fameuse force Takuba, composée d'unités de forces spéciales européennes et censée former l'armée malienne au combat face aux djihadistes. La France emboîte ainsi le pas aux États-Unis, dont le département d'État a suspendu dès la fin mai l'assistance aux FAMa (Forces armées maliennes). La force Barkhane continuera d'opérer, mais pour l'heure en solo, précise-t-on à l’hôtel de Brienne.

Un préambule donc au départ précipité des 5.100 militaires français du Sahel? Emmanuel Macron n’avait pas hésité à évoquer explicitement le 30 mai ce scénario si Bamako allait «dans le sens» de l’islamisme radical et s’il n’y avait plus «de légitimité démocratique». Mais l’ancien diplomate voit surtout dans cette annonce un moyen de pression sur la junte au pouvoir: «Paris ressent le besoin d’une explication plus approfondie avec le colonel Goïta», qui sera investi officiellement Président de transition le 7 juin.

Lignes rouges –Jean-Baptiste Mendes reçoit Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, Congo, Sénégal, Gambie. Il est l’auteur du «Grand livre de l’Afrique» (Éd. Eyrolles, 2019).

Tout propos français «perçu comme une ingérence»

Paris aurait ainsi voulu «montrer sa détermination» et «marquer le coup», selon Nicolas Normand, afin de connaître les «motivations réelles» du colonel Goïta. L’officier est l’instigateur du second putsch au Mali en moins d’un an.

Débuté en 2013 avec l’opération Serval, le partenariat franco-malien suppose la lutte conjointe anti-djihadiste. La désignation de Choguel Kokalla Maïga, du Mouvement du 5 juin-Rassemblement des forces patriotiques (M5-RFP), au poste de Premier ministre contredirait, aux yeux de certains, cet objectif. Le futur chef du gouvernement entretient d’étroites relations avec l’imam Dicko, à qui on reproche de dialoguer avec certains chefs djihadistes.

«J’observe avec une certaine consternation que beaucoup de Maliens sont prêts à discuter avec les djihadistes. Autrement dit, ils sont prêts à accepter que le Mali se transforme en république islamique avec la charia qui s’appliquerait dans de nombreuses régions. […] Ils sont prêts à d’énormes concessions pour avoir la paix. Mais il n’y aura pas la paix parce qu’il restera l’État islamique*», avertit l’ancien ambassadeur tout juste revenu de Bamako.

C’est ainsi qu’il explique la mise en garde d’Emmanuel Macron qui promettait de retirer les troupes françaises  si le Mali allait «dans le sens» d'un islamisme radical. Mais «tout propos français concernant le Mali est perçu comme une ingérence», fait lucidement remarquer notre interlocuteur. Ainsi, la présence militaire française dépendrait du «comportement et des demandes des autorités maliennes».

Des exigences politiques impossibles?

Échaudée par le coup d'État du 24 mai, la France a justifié sa décision de suspendre les opérations conjointes par les «lignes rouges» établies par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et l’Union africaine. Ayant d’ores et déjà exclu le Mali de leurs activités, les deux instances internationales ont appelé ces derniers jours les militaires à s'abstenir de toute interférence politique et à maintenir l’élection présidentielle de février 2022. Jean-Yves Le Drian a même fait du scrutin de l’année prochaine une «priorité absolue». Des exigences qui ne tiennent pourtant pas compte de la réalité du terrain, explique Nicolas Normand:

«Sur le plan pratique, il est compliqué d’organiser une élection présidentielle au Mali parce que plus des deux tiers du territoire est hors contrôle. L’élection ne peut se faire déjà que dans les grandes villes. […] Je trouve que les conditions posées non seulement par la France, mais aussi par la CEDEAO et l’Union africaine seront difficiles à tenir. Il faudra peut-être là aussi être plus pragmatique.»

Du pragmatisme, la diplomatie française a su en user pourtant à la mort d’Idriss Déby au Tchad, allié stratégique de Paris. Au nom de la «stabilité», Emmanuel Macron a adoubé ou en tout cas entériné la situation de facto, c’est-à-dire l’avènement du fils du défunt, Mahamat Idriss Déby. D’où les critiques d’un deux poids, deux mesures que comprend Nicolas Normand.

«Pour des raisons de realpolitik, il était compréhensible d’accepter, au moins temporairement, la situation de fait au Tchad. Ce n’est pas tout à fait la même qu’au Mali, où on a un putschiste qui recommence pour la seconde fois en neuf mois à arrêter le Président et le Premier ministre. Là, c’est vraiment un putsch caractérisé.»

*Organisation terroriste interdite en Russie

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Tags:
Etat islamique, ministère français des Affaires étrangères, Emmanuel Macron, opération Barkhane, Mali
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