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La justice française a ouvert une enquête sur le gouverneur de la Banque du Liban. La France s’attaquerait ainsi aux intérêts de Saad Hariri, son allié traditionnel. Or, face à dix mois de carence gouvernementale, Paris s’impatiente et n’hésiterait plus à sanctionner certains dirigeants libanais, juge François el Bacha, analyste politique.

Paris sur tous les fronts au Liban! Après l’échec de l’initiative française, incapable d’obtenir de Beyrouth un nouveau gouvernement, l’inamovible gouverneur de la Banque centrale est dans le viseur de Paris. Le 6 juin, le Parquet national financier (PNF) a ouvert une enquête préliminaire pour «association de malfaiteurs» et «blanchiment en bande organisée» contre Riad Salamé. La procédure fait suite aux plaintes émanant de l’ONG Sherpa, qui lutte contre la grande délinquance financière, et du Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban.

Les deux organisations ont scruté les origines du patrimoine financier et immobilier du gouverneur depuis sa prise de fonctions en 1993. «Son patrimoine s’élèverait à plus de 2 milliards de dollars», avancent les plaignants. L’accusé dénonce un acharnement judiciaire aux motivations politiques. Dans un pays en crise, toutes ses affaires de corruption le rendent pour le moins impopulaire aux yeux de la population.

«C’était des choses connues depuis longtemps», nous rappelle François el Bacha, analyste politique et fondateur du site d’information Libnanews.com, avant d’ajouter que, au pays du Cèdre, ces affaires sont «un secret de polichinelle»:

«Une note de Jeffrey Feltman [diplomate américain, ndlr] publiée sur Wikileaks en 2007 révèle les ambitions politiques et financières de Riad Salamé. Pourtant, il a fallu attendre jusqu'à aujourd’hui pour voir les choses bouger. Des plaintes similaires ont été déposées en Angleterre ou encore aux États-Unis sans, pour l'heure, avoir débouché sur des enquêtes officielles», souligne-t-il au micro de Sputnik.

En Suisse, toutefois, Riad Salamé est déjà dans le collimateur des magistrats pour avoir constitué frauduleusement un important patrimoine en Europe. La justice helvétique a en effet reconstitué les parcours de fonds personnels du patron de la Banque du Liban. Pas moins de 300 millions de dollars auraient transité des îles Vierges à Genève en passant par le Panama. Le banquier honni par la majorité de ses compatriotes refuserait également l’audit du système bancaire, pourtant réclamé par la communauté internationale pour venir en aide au Liban. On comprend pourquoi!

La France change son fusil d’épaule

L’enquête déclenchée par Paris révèle plus encore «un message politique évident» de la France, estime l’analyste politique. «Via Salamé, c’est Hariri qui est visé en fin de compte», pense François el Bacha. En effet, l’allié pourtant traditionnel de la France, Saad Hariri, est un ami intime du banquier. Depuis le début de la crise économique dans le pays, il n’a de cesse de le défendre et ne fait pas de l’audit bancaire une priorité pour le pays. Les deux hommes s’accordent à défendre la même ligne politique, s’opposant aux exigences du Président libanais Michel Aoun. Le général ayant fait de l’inspection du système bancaire un objectif de son mandat.

En définitive, en enquêtant sur Riad Salamé, Paris attaquerait les intérêts de la famille Hariri: «Elle est fortement impliquée dans le secteur bancaire, jusqu'à posséder 10% des actions de toutes les banques», explique notre interlocuteur.

«S'il y a audit judiciaire, probablement qu'on aurait de nombreuses découvertes à effectuer sur les opérations d'ingénierie financières. Au niveau des malversations financières, Riad Salamé doit en savoir beaucoup et aussi sur beaucoup de personnes. S'il tombe, elles tomberont et évidemment, elles ne souhaitent pas tomber», résume-t-il.

Voyant la France changer son fusil d’épaule, Saad Hariri s’est rendu à Paris le 30 mai en catimini pour s’assurer un soutien diplomatique. Mais, depuis l’échec de l’initiative française au Liban, le Premier ministre ne serait pas le seul dirigeant sur la sellette. La France hausserait le ton et n’hésite plus à sanctionner pour faire bouger les choses.

La France dans le rôle «d’équilibriste»

Dès le 29 avril, le chef de la diplomatie française, Jean Yves Le Drian, a déclaré avoir «commencé à mettre en œuvre des mesures restrictives en matière d’accès au territoire français à l’encontre de personnalités impliquées dans le blocage politique en cours ou impliquées dans la corruption», avant d’ajouter: «Je voudrais le redire ici: les responsables du blocage doivent comprendre que nous ne resterons pas inactifs.» Les premières sanctions françaises visaient notamment Gebran Bassil, le chef du parti chrétien dit du Courant patriotique libre et gendre du Président Michel Aoun. De surcroît, au cours du voyage du ministre des Affaires étrangères français au Liban, les 6 et 7 mai dernier, Paris a marqué le coup en s’entretenant avec des acteurs de la société civile.

«La France veut participer à la recomposition du paysage politique libanais après la faillite de la classe politique traditionnelle. Jean Yves le Drian a rencontré des représentants de la société civile. On ne peut plus réellement parler d'alliés traditionnels.» Mais la politique du poing sur la table n’est pas chose aisée: «Il s’agit d’un travail d’équilibriste», souligne notre interlocuteur.

Finalement, le petit Liban donne du fil à retordre à la diplomatie française. En un an, la France a été protectrice et bienveillante avec les Libanais au lendemain du drame de l’explosion du port, puis exigeante sur la formation d’un gouvernement, avant d’opter pour des mesures autoritaires en sanctionnant plusieurs dirigeants. Tout en restant prudente, estime François El Bacha: «La France sanctionne sans rompre le dialogue.»

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Saad Hariri, France, Liban
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