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L’Union européenne prévoirait d’attribuer à Ankara une aide de 3 milliards de dollars pour sa gestion de la crise migratoire. Compte tenu du nombre croissant de réfugiés en Turquie, Bruxelles serait dans l’obligation de collaborer avec le pouvoir turc malgré les points de discorde entre les deux parties, analyse Tigrane Yegavian, géopolitologue.

Erdogan a le vent en poupe. Après son rapprochement avec l’Égypte et l’Arabie saoudite, son accord avec Joe Biden sur l’Afghanistan, le voilà qui trouve un compromis avec l’Union européenne. À l’occasion du sommet européen à Bruxelles, les Vingt-Sept débattent les 24 et 25 juin d’un accord avec Ankara sur la politique migratoire.

La Commission européenne a transmis le 22 juin aux États membres sa proposition de budget d’aide à la Turquie. Elle prévoirait une enveloppe de 3 milliards d’euros pour la période 2022-2024 en plus des 535 millions déjà octroyés en 2021. Au cours d’un entretien téléphonique avec des responsables européens, la présidence turque a déclaré: «La Turquie a fait plus que ce qui lui incombait. C’est maintenant au tour de l’UE [Union européenne] de prendre des mesures concrètes.» Et à vrai dire, les exigences turques n’ont guère l’air de choquer Bruxelles: sa présidente Ursula von der Leyen a affirmé: «Il est important que nous continuions à soutenir la Turquie.»

«Elle n’a pas le choix, c’est un sujet de politique intérieure pour l’Europe, explique Tigrane Yegavian, rédacteur pour la revue Conflits et spécialiste de la Turquie. "C’est pragmatique de la part de l’Union européenne et c’est légitime de soutenir la Turquie au vu de la crise migratoire.» Reste toutefois une question subsidiaire à régler, «le droit de regard sur cette aide», précise-t-il.

«Quels vont être les mécanismes d’aide? Est-ce que l’Europe aura son mot à dire sur les programmes d’éducation dispensés aux enfants?», souligne-t-il au micro de Sputnik.

Mais l’essentiel est accompli: voulant à tout prix éviter le scénario de 2015, l’UE serait donc cette fois-ci prévoyante. En effet, cette année-là, plus d’un million de migrants avaient franchi le sol européen. Majoritairement en provenance d’Afghanistan, de Syrie et d’Irak, les déplacés arrivaient sur les îles grecques de la mer Égée avant d’entrer dans les terres. Pour stopper cette immigration massive incontrôlée, les autorités européennes avaient décidé d’aider la Turquie à gérer cette crise sans précédent. Bruxelles avait accordé un soutien de 6 milliards de dollars à Ankara, réparti en deux tranches de 3 milliards.

La Turquie a dépensé 40 milliards de dollars pour les réfugiés

Mais compte tenu de la crise des réfugiés qui se profile, l’Europe se retrouverait de nouveau coincée face à Erdogan. En raison de la pression migratoire, le gouvernement turc n’hésiterait pas à jouer cette carte pour obtenir davantage encore de subventions européennes. «C’est une bombe à retardement», explique le géopolitologue. La Turquie est en effet le premier pays d’accueil au monde. Ankara reçoit pas moins de 4 millions de migrants sur son sol, dont 3,7 millions de déplacés syriens. À ce titre, le gouvernement turc aurait déjà déboursé 40 milliards de dollars. Mais l’économie turque ne peut plus assumer seule ce fardeau migratoire. «La Turquie est aux abois d’un point de vue économique», commente Tigrane Yegavian.

De surcroît, la situation en Syrie fait craindre à Erdogan une énième vague de migration vers son pays. Subissant une crise humanitaire, la poche djihadiste d’Idlib a reçu une aide internationale. L’ONU a envoyé le 24 juin 94 camions remplis d’aide alimentaire et médicale à destination du nord-ouest syrien. L’Europe serait plus que jamais contrainte d’accorder une aide à Ankara.

«La situation est dramatique. On ne peut pas jeter la pierre aux Turcs. Mais le pouvoir central utilise consciencieusement la question des réfugiés à des fins politiques, c’est une rente stratégique. L’UE a délégué sa politique migratoire à la Turquie. Erdogan s’en sert comme d’une arme géopolitique et sait pertinemment que l’Europe est une vache à lait et qu’elle ne veut pas de ce fardeau», résume le spécialiste de la Turquie.

Erdogan avait déjà alerté les autorités européennes qu’il allait ouvrir ses frontières aux réfugiés en mars 2020. «Maintenant, vous allez prendre votre part du fardeau», avait averti le chef de l’État. Mettant ses menaces à exécution, il s’en est suivi une crise diplomatique entre l’Europe et la Turquie. «Il arrive à créer suffisamment de tensions pour donner l’image d’être incontournable, cette crise a mis en exergue la force du chantage migratoire d’Erdogan», juge Tigrane Yegavian.

«L’Europe est faible, elle manque de cohésion»

Indépendamment de l’aide européenne, la Turquie et l’Union européenne restent en désaccord sur de nombreux sujets. Du Haut-Karabakh à la Libye en passant par la Méditerranée orientale et la question chypriote, Ankara avance ses pions sans se soucier de ses partenaires européens. Et quels que soient ses agissements dans le nord de la Syrie, en Irak, en Libye, sa stratégie belliqueuse à l’égard des Kurdes, son non-respect des droits de l’homme en interne… l’Europe fermerait les yeux sur la politique d’Erdogan. «L’Europe n’a pas le choix, elle n’a pas d’alternative, elle doit coopérer avec la Turquie, qu’importe sa démarche», observe le géopolitologue.

Malgré les points de discorde, les Européens adoptent un ton rassurant, voire bienveillant à l’égard d’Ankara. À ce titre, la chancelière allemande Angela Merkel a rappelé le 24 juin l’importance d’une relation stratégique avec la Turquie.

«La Turquie sait que l’Europe est divisée sur sa politique extérieure, et elle en profite. L’Europe est faible, elle manque de cohésion, de cohérence dans le traitement de cette question migratoire. Elle considère ce problème à court terme, alors qu’il dure depuis des années. À chaque crise, à chaque tension, ce chantage reviendra sur la table. L’Union européenne n’est pas une fin mais uniquement un moyen pour Erdogan d’étendre ses vues», conclut Tigrane Yegavian.

Finalement, face à la crise migratoire, la Turquie serait à la fois le problème et la solution pour l’Union européenne.

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Tags:
migration, Union européenne (UE), Turquie
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