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Affaire d'espionnage Pegasus (14)
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Deux jours après qu’Alger a rappelé son ambassadeur de Rabat, Forbidden Stories révèle que les services marocains ont piraté 6.000 téléphones, jusqu’au plus haut niveau de l’État algérien. Les tensions s’accumulent… Jusqu’où? Explications avec Kader Abderrahim, chercheur à l’IPSE sur le Maghreb et auteur d’un livre sur l’Algérie.

Entre les deux voisins maghrébins, rien ne va plus. À peine deux jours après que l’Algérie a rappelé son ambassadeur de Rabat le 20 juillet, en raison du soutien de la diplomatie marocaine à l’indépendance de la Kabylie, Forbidden stories révèle que le Maroc espionne le pouvoir algérien à échelle industrielle.

Une information que Rabat a fermement démentie, comme le veulent les usages dans les affaires d’espionnage. «On sait ce que vaut ce genre de démenti dans ce genre d’affaire», observe avec ironie Pascal Boniface, directeur de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, sur sa chaîne YouTube.

Espionnage, pas de mesures de rétorsion en vue

Selon les données partagées par l’organisation Forbidden Stories et Amnesty International avec Le Monde, plus de 6.000 numéros de téléphone appartenant aux personnalités les plus importantes du pouvoir à Alger ont été sélectionnés comme cibles potentielles du logiciel-espion Pegasus par le client marocain de l’entreprise israélienne NSO. Responsables politiques, des hauts gradés militaires, des chefs des services de renseignements, des hauts fonctionnaires, des diplomates étrangers en poste ou des militants politiques: une échelle totalement inédite.

«Cela va envenimer le climat de suspicion déjà très important entre ces deux acteurs. Ça va rajouter encore plus de tension dans cette relation bilatérale passionnelle entre le Maroc et l’Algérie», avertit Kader Abderrahim, chercheur à l’IPSE et auteur de «Géopolitique de l’Algérie» (Éd. Bibliomonde, 2020)

 «Ce n’est pas nouveau. Le Maroc a toujours ciblé l’Algérie en matière de renseignement. Ce sont les méthodes qui ont l’air de changer», confie au Monde un haut fonctionnaire algérien, lui-même ciblé par le logiciel-espion.

Alger n’a toujours pas pris officiellement position sur ce dossier ni évoqué la moindre riposte, mais la presse algérienne «s’en est donné à cœur joie pour incriminer le royaume chérifien», explique Kader Abderrahim. L’affaire fait en effet la Une des médias algériens, qui critiquent ouvertement le royaume.

Sahara occidental et Kabylie, pierres d’achoppement

Pourtant, cette affaire d’espionnage de masse ne devrait pas selon le directeur de recherche à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe (IPSE) causer de mesure de rétorsion importante de la part de l’Algérie, «ni de rupture totale des relations». Alger aussi surveillerait se rivaux maghrébins, avance ainsi notre interlocuteur. L’erreur marocaine a été de se faire attraper. Toutefois, il demeure difficile pour Alger de rester les bras totalement croisés face à une telle affaire:

«Compte tenu de l’histoire récente entre les deux pays, l’ambassadeur algérien à Rabat ne risque pas d’y retourner de sitôt», prédit Kader Abderrahim.

En effet, les relations entre les deux pays, historiquement tendues en raison du soutien de l’Algérie à l’indépendance du Sahara occidental, que le Maroc considère comme son territoire, se sont crispées encore un peu plus en début de semaine. L’ambassadeur du Maroc à l’Onu, Omar Hilale, a fait passer une note dans laquelle il affirme que «le vaillant peuple kabyle mérite, plus que tout autre, de jouir pleinement de son droit à l’autodétermination.» Un soutien inédit à l’indépendance de la Kabylie en forme de réponse du berger à la bergère.

L’absence de coopération, un danger pour Rabat et Alger?

Enragée, Alger a directement rappelé son ambassadeur dans l’attente d’une «clarification» marocaine, laquelle n’est à ce jour pas arrivée. En mars dernier, l’armée algérienne avait également expulsé une trentaine de familles d’agriculteurs marocains d’une oasis frontalière, ce qui avait également contribué à raviver les tensions entre les deux voisins. Ces agriculteurs marocains se trouvaient du côté algérien de la frontière terrestre, fermée depuis 1994, mais avaient le droit jusqu’ici de continuer de travailler côté algérien.

«Ces histoires vont limiter encore plus qu’ils ne l’étaient les échanges sur les sujets d’intérêt commun, comme les questions migratoires ou la lutte antiterroriste», observe Kader Abderrahim.

Une bien mauvaise nouvelle pour l’équilibre régional, estime-t-il:

«Sur les dossiers régionaux également, la rivalité entre les deux pays va sans doute redoubler», affirme Kader Abderrahim. «Je pense notamment au Sahel ou à la Libye, dossiers dans lesquels les deux pays ont des intérêts.»

De fait, les deux plus importantes puissances maghrébines se livrent à une sourde rivalité dans la région, par le biais de leurs initiatives diplomatiques respectives. Exemple symptomatique: sur le dossier libyen, le Maroc n’avait pas invité l’Algérie, qui partage une frontière de près de 1.000 kilomètres avec la Libye, à participer aux cycles de discussions de Skhirat ou de Bouznika à l’automne 2020. Sans fournir de précisions sur son absence, Rabat a de son côté boudé le cycle de discussions de Berlin II, auquel participait Alger.

Le schéma est le même concernant le dossier sahélien. Les services de sécurité respectifs des deux puissances régionales ne partagent officiellement aucun renseignement ou autre initiative politique.

«En réalité, ce sont les peuples algériens, maghrébins et régionaux qui vont payer le prix de cette non-coopération», conclut-il.

De fait, le manque de synergies économiques entre ces deux pays complémentaires est nuisible à leur développement et au développement de la région. Avec ces nouvelles tensions entre les deux voisins, la perspective d’une Union du Maghreb arabe unie n’a jamais semblé aussi lointaine.

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Union du Maghreb arabe (UMA), Maghreb, concurrence, espionnage gouvernemental, contre-espionnage, espionnage, Maroc, Algérie
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