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Le nouveau ministre des Affaires étrangères iranien confirme le pivot asiatique de l’Iran. Répondant à des impératifs économiques, militaires et géopolitiques, Téhéran renforce ses liens avec son entourage naturel. Mais ce tropisme vers l’Asie serait consubstantiel au régime des sanctions et à l’échec des négociations sur le nucléaire. Analyse.

Pour l’Iran, à l’est toute! Fraîchement nommé par le nouveau Président iranien Ebrahim Raïssi et reconnu par le conseil de la Choura, le ministre des Affaires étrangères de la République islamique Amir Abdollahian a exposé les priorités de son pays. Lors d’une conférence de presse, il a affirmé le 25 août «qu’il poursuivrait une politique étrangère équilibrée et active», avant d’ajouter vouloir accorder une «priorité à nos voisins et au continent asiatique». Dans la foulée, son homologue russe Sergueï Lavrov l’a félicité pour sa prise de fonction.

Une prise de parole confirmant le tropisme asiatique de Téhéran et la valeur qu’il accorde à son entourage naturel. Une position logique compte tenu «des errements de l’ancien gouvernement», estime Marc Martinez, consultant en géopolitique et spécialiste de l’Iran.

«En se tournant vers l’Occident, le Président sortant Hassan Rohani et son ministre des Affaires étrangères ont détruit leur capital politique. C’est donc assez naturel de voir les entrants se tourner vers l’Asie», résume-t-il au micro de Sputnik.

Un penchant qui n’a pourtant pas toujours été en vogue à Téhéran. À l’époque où le monde se divisait en deux blocs, l’Iran condamnait à la fois les États-Unis et l’URSS comme «les forces du mal» pour exclure «toute forme de dépendance».

«Toutefois, le vieil adage révolutionnaire ‘Ni Est, ni Ouest’ reste inscrit dans la psyché iranienne et il n’y aura pas de grandes alliances stratégiques qui seraient perçues comme autant d’actes de soumission», prévient Marc Martinez. Mais quand le géant chinois vous fait du pied, difficile de résister.

Le 27 mars dernier, la Chine et l’Iran ont signé un Pacte de coopération stratégique sur 25 ans. Pékin prévoirait d’investir plus de 400 milliards de dollars sur cette période. Cet accord parachève un nouveau processus économique entamé en 2016. Lors d’une visite officielle, le Président chinois Xi Jinping avait formulé la proposition d’inclure l’Iran comme pièce centrale du projet de «Nouvelle route terrestre de la soie». De ce fait, cette inflexion à la doctrine initiale de la République islamique «Ni Est, ni Ouest» a été quelque peu remise en question.

À ce titre, la Chine est plus que jamais le principal partenaire commercial de Téhéran, et ce depuis plus de dix ans. Pékin est le premier acheteur de pétrole iranien. Cet attrait asiatique ne se résumerait pas uniquement au domaine économique.

Russie et Iran multiplient les coopérations militaires

Adversaire résolu des États-Unis, et de l’Occident, la République islamique d’Iran s’est tournée au fil des ans vers ses partenaires régionaux. L’arrivée au pouvoir des conservateurs confirmerait cette tendance.

En effet, Téhéran noue d’importantes relations avec Moscou. Les liens sont surtout prolifiques dans le domaine militaire. Outre la convergence d’intérêts sur le dossier syrien, les deux pays multiplient les coopérations. En 2017, l’Iran a reçu les systèmes de missiles de défense aérienne S-300 de fabrication russe. Autre exemple probant d’un renforcement du partenariat russo-iranien, la participation conjointe à un exercice naval dans l’Océan indien en février dernier. Ainsi, tout le monde y trouverait son compte: la Russie parachèverait son grand retour dans la région et l’Iran pourrait contourner tant bien que mal les sanctions américaines.

De surcroît, la Perse intéresserait également l’Inde pour concurrencer son rival chinois. En 2015, New Delhi a accepté de développer les infrastructures portuaires de Chabahar, dans le golfe d’Oman. Dans le cadre de cet accord, le Premier ministre indien Narendra Modi s’est rendu en Iran et a signé l’accord d’une valeur de 500 millions de dollars, avec l’aval… des États-Unis. L’objectif était de développer une plus grande connectivité par le biais de ce port avec l’Afghanistan et l’Asie centrale pour contrer l’hégémonie chinoise. Ainsi, Téhéran prouverait qu’il ne serait pas non plus dans une logique d’alignement total avec telle ou telle puissance.

«L’Iran a rejeté l’impérialisme britannique, a évité l’impérialisme soviétique et subit des sanctions depuis des décennies pour avoir combattu l’impérialisme américain. Ce n’est pas pour tomber dans les bras d’un impérialisme russe ou chinois. Donc malgré les noms souvent pompeux donnés aux accords avec les Russes ou les Chinois, les relations avec ces deux puissances restent marquées par des tensions historiques et des enjeux contradictoires», observe Marc Martinez.

Mais cela n’empêche pas la convergence d’intérêts géopolitiques. L’Iran est en effet membre observateur de l’organisation de coopération de Shanghai depuis 2005. Par l’intermédiaire de cette structure intergouvernementale à caractère politique et économique, Téhéran peut faire valoir son poids et son intérêt dans la région. «Les Iraniens cherchent seulement à développer des liens pragmatiques et multilatéraux avec tous les pays prêts à discuter avec eux», précise le spécialiste de l’Iran. Ce forum fondé en 2001 par la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, la Russie et le Tadjikistan, et élargi en 2017 à l’Inde et au Pakistan, vise à renforcer la sécurité collective et à tisser des liens économiques. À ce propos, les pays membres vont prochainement se regrouper pour discuter du dossier afghan.

Mais cette volonté affichée de se tourner davantage vers l’Asie serait la résultante d’un échec occidental.

L’Iran voulait s’ouvrir à l’Occident

Et pour cause, «l’Asie a longtemps été un choix par défaut à cause des sanctions imposées par l’Union européenne et les États-Unis», estime le consultant en géopolitique. Pourtant, tout laissait croire que l’Iran allait enfin s’ouvrir à l’Occident. Sous la présidence d’Hassan Rohani (2013-2021), Téhéran est passé par tous ses états avec ses partenaires occidentaux. Après la signature de l’accord sur le nucléaire iranien en 2015, les autorités iraniennes s’attendaient à une levée totale de toutes les sanctions sur son économie. Mais les promesses n’ont pas été tenues. Pire, l’Administration Trump a décidé de sortir unilatéralement de l’accord en 2018 et a imposé de nouvelles restrictions économiques.

Cette pression maximale sur les épaules de l’Iran ne s’est pas allégée avec l’arrivée du démocrate Joe Biden en janvier 2021. Pourtant si prompt à vouloir renégocier avec l’Iran, les sanctions sont toujours en vigueur. De ce fait, la confiance serait à zéro. Le guide suprême iranien Ali Khamenei a estimé en juillet dernier que cette expérience des négociations sur le nucléaire avait mis à nu le comportement de l’Occident. Mais aujourd’hui, l’attractivité de l’Asie et l’asphyxie économique imposée par l’Occident rebattraient les cartes à Téhéran.

«Compte tenu du dynamisme économique de l’Extrême-Orient, certains officiels iraniens y voient une chance (comme les sanctions qui ont poussé l’Iran à réduire sa dépendance au pétrole, elles l’ont forcé à tisser des liens avec des partenaires asiatiques) et font de plus en plus le choix conscient de pivoter vers l’Asie», souligne Marc Martinez.

D’un choix par défaut, le tropisme asiatique s’imposerait de plus en plus comme un choix logique. «Les réticences de la population qui associe Asie à Chine et qui se remémore l’invasion de produits bas de gamme chinois sous l’ère Ahmadinejad pourraient progressivement disparaître au vu du boom qualitatif», conclut-il.

Initialement en position de force sur le dossier iranien, les Occidentaux se sont bel et bien tiré une balle dans le pied.

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Tags:
Iran, Chine, Russie, États-Unis
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