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    Drapeau de l'Etat islamique

    Il faut mener une guerre mondiale correcte et juste contre l’EI

    © REUTERS/ Thaier Al-Sudani
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    Valérie Smakhtina
    L'Etat islamique (2014) (1131)
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    Les représentants de la coalition anti-Daesh se sont réunis le 2 juin à Paris pour essayer de trouver une réponse à la percée des djihadistes en Syrie, en Irak et maintenant – en Libye.

    A l'heure actuelle, l'Etat islamique occupe un tiers de l'Irak et la moitié de la Syrie, soit environ 300.000 km2. En quelques semaines, les djihadistes ont coupé l'antique « route de la soie » en prenant le carrefour stratégique de Palmyre, l'un des deux passages de l'Iran à la Méditerranée (le deuxième, Deir ez-Zor, étant coupé depuis 2013), ont conquis Syrte, une ville libyenne cinq ou six fois plus peuplée que la syrienne Palmyre, et se sont approché de la frontière turque suite à la chute du village syrien de Sourane.

    Compte tenu de cette avancée en masse de l'Etat islamique, ainsi que du flux croissant des migrants clandestins via la Méditerranée, la conférence sur l'Irak se présente comme l'un des dernières chances de l'Occident de contrer la progression djihadiste. Si le débat semble nécessaire, les solutions ne seraient pas évidentes. Ecoutons l'analyse de Riadh Sidaoui, directeur du Centre arabe de recherches et d'analyses politiques et sociales (Caraps) basé à Genève.

    Question. Comment pouvez-vous expliquer la percée de l'Etat islamique en Libye?

    Riadh Sidaoui. « C'est simple — le vide structurel, cela veut dire que l'OTAN a éliminé le régime et l'Etat de Kadhafi et a laissé un grand vide. Il n'y a plus d'une armée nationale homogène, il n'y a plus de services secrets, de police nationale. Donc, le terrorisme prospère. Nous savons tous que terrorisme prospère dans les endroits où il n'y a plus d'Etat et de structures d'Etat, à titre d'exemple: Afghanistan, Mali, Somalie, Irak et aujourd'hui Libye et une partie de la Syrie.

    Qui aide, qui finance l'Etat islamique? On a plusieurs preuves qu'il y a des Etats du Golfe, même des hommes d'affaires du Golfe qui financent ces mouvements terroristes. Rappelons ce qu'a déclaré Joe Biden, le vice-président américain, devant des étudiants et des professeurs à l'Université de Harvard aux Etats-Unis d'Amérique. Il a déclaré ouvertement: « ce sont nos amis turcs, saoudiens, qatariens qui ont financé, aidé Daesh ». La même chose s'est produite au Conseil du gouvernement allemand et au ministère de l'Intérieur tunisien où Ben Jeddou a déclaré au quotidien algérien El-Khabar que des hommes d'affaires des pays du Golfe financent le terrorisme en Tunisie. Aujourd'hui, Daesh a profité de l'anarchie totale et de l'absence de l'unité nationale libyenne. A mon avis, les djihadistes ne menacent pas uniquement la Libye, mais surtout l'Algérie, l'Egypte et la Tunisie. C'est un nid du terrorisme au Proche-Orient, comme l'Irak l'est devenu à l'époque. Tout cela a été causé par une intervention militaire étrangère. »

    Q. C'est apparemment ce double langage qui explique en partie l'incapacité de la coalition anti-Daesh à retenir l'avancée rapide de l'Etat islamique. Quelles sont d'autres raisons, à votre avis?

    Riadh Sidaoui. « Daesh joue un rôle de fonctionnalisme. Daesh a une fonction. Sa fonction consiste à diviser des pays. Par exemple, l'Etat islamique en Irak a pour objectif de créer un Etat sunnite dont une partie en Irak et une autre en Syrie. On observe bien que quand il s'agit de menacer les Kurdes à Kobané, par exemple, l'OTAN, les Américains, les Français, les Anglais sont intervenus rapidement et massivement afin d'écraser Daesh dans cet endroit, uniquement en raison de la menace sur les Kurdes. Mais dès qu'il s'agit du reste de la Syrie et de l'Irak, on voit bien qu'il n'y a pas de volonté ferme militaire afin d'éliminer Daesh. Il faut rappeler que l'armée irakienne qui ne possède pas d'avions pour combattre Daesh a demandé l'aide de Moscou, a même acheté des avions Soukhoï et MiG en occasion afin de lutter contre Daesh. Pourquoi ne mène-t-on pas une guerre totale mondiale et juste contre le totalitarisme de Daesh que ce soit en Irak, ou en Syrie ou en Libye? Pourquoi l'OTAN est-t-elle intervenue afin d'éliminer un régime qui a une assise populaire, le régime de Kadhafi, et, en même temps, se laisse regarder ce que fait Daesh qui est en train de construire un émirat islamique à Syrte sans intervention de la part de l'OTAN? »

    Q. Quelles solutions pouvez-vous envisager pour repousser l'Etat islamique?

    Riadh Sidaoui. « A mon avis, au plan local. Les Libyens doivent s'unir. L'Etat dirigé par Tripoli doit trouver un arrangement avec le deuxième Etat dirigé par Tobrouk et les deux armées, que ce soit l'armée nationale libyenne dirigée par Khalifa Haftar ou Faja Libya à Tripoli, doivent unir leurs forces parce que la menace est contre tout le monde, contre toute la Libye. Il faut également aider cette armée nationale libyenne à l'extérieur, par des armées arabes comme l'Egypte, l'Algérie et même la Tunisie et il faut mener une guerre, comme j'ai dit, totale, correcte et juste, sans passer par la politique de deux poids deux mesures, contre le terrorisme de Daesh qu'il soit en Syrie, en Libye, en Irak. Il faut le combattre partout. »

    Q. A quelles conséquences pourrait mener cette montée en puissance de l'Etat islamique en Libye? Vous avez déjà dit que l'Etat islamique vise notamment l'Algérie, la Tunisie, etc.

    Riadh Sidaoui. « Sur le plan régional, c'est clair. L'Etat islamique va concrétiser la division de la Libye en deux parties. Si on regarde bien la carte, Syrte — c'est presqu'au milieu de la Libye, la ville va diviser la Libye entre la partie de l'Est, la Cyrénaïque dont la capitale est Benghazi, et la partie de l'Ouest à Tripoli. Sur le plan interrégional, il s'agit de menacer l'armée algérienne. Aujourd'hui, le chef d'état-major algérien, le général Ahmed Gaïd Salah, a déclaré que l'Algérie était menacée sérieusement et directement par Daesh. Il a lancé la mobilisation nationale au plan militaire et au plan politique, ainsi qu'au plan populaire afin de contrer cette menace. Il a sollicité une autre aide avec les Tunisiens, la Tunisie étant aussi sérieusement menacée par Daesh. L'armée égyptienne a également exécuté quelques opérations en Libye sans même passer par le Conseil de sécurité sachant qu'il n'y a pas une volonté internationale, surtout américaine, française, britannique, d'éliminer définitivement ce phénomène rapide et fort de terrorisme de Daesh. »

    Q. Croyez-vous à une intervention terrestre en Libye?

    Riadh Sidaoui. « C'est très difficile, parce que le problème va se poser: qui va intervenir? L'armée égyptienne est intervenue quelques fois, mais juste pour protéger ses intérêts. En ce qui concerne l'armée algérienne, la Constitution de l'Algérie interdit qu'elle s'implique à l'extérieur de ses frontières. L'armée tunisienne est faible, elle s'occupe des terroristes au mont Chaambi, alors que l'OTAN a tiré la leçon de l'invasion de l'Irak, appelons-le le « Vietnam irakien ». Quant aux Américains, ils ne veulent plus perdre des effectifs sur le terrain, comme ils sont en train de les perdre en Afghanistan. Il y aurait, peut-être, une intervention par l'aviation, par les bombardements. A mon avis, ce qu'il faut faire, c'est aider l'armée nationale libyenne à s'unir avec Faja Libya, armer cette armée, aider politiquement la Libye afin de combattre le terrorisme et ne pas délaisser la Libye dans le chaos total. »

    La conférence internationale sur la Syrie et l'Irak ne changerait pas grand-chose. Il faut que l'Occident reconnaisse ses fautes et pose de vraies questions, à savoir ce qu'il faut faire pour bloquer l'Etat islamique: travailler avec Damas, engager l'Iran et quitter cette espèce « d'irréalisme permanent », nous a confié Frédéric Pichon, géopoliticien, spécialiste du Proche-Orient, auteur du livre « Syrie: Pourquoi l'Occident s'est trompé ».

    Fumée au-dessus de Palmyre
    © REUTERS/ Stringer
    Question. Une intervention terrestre, devient-elle une possibilité, vue, d'une part, la menace de l'Etat islamique, et, d'autre part, le flux croissant des migrants?

    Frédéric Pichon. « L'intervention terrestre s'impose, du point de vue stratégique et militaire, mais la question maintenant c'est de voir que les armées occidentales et même l'armée américaine n'en sont pas capables et n'en veulent pas. Car cela demanderait des moyens considérables et, dans le cas américain, l'opinion publique n'y serait pas favorable. L'opération terrestre est nécessaire mais elle ne peut et ne pourra pas avoir lieu, à moins d'avoir recourt aux forces spéciales mais ça ne suffira pas. Il faut s'appuyer sur les acteurs locaux tels que les Kurdes, ce qui est déjà fait, l'armée syrienne et l'Iran qui est destiné à jouer ce rôle de stabilisateur dans la région. Ces forces sont capables, et elles le font déjà, d'envoyer des troupes au sol et de permettre à l'armée irakienne de reprendre les villes qu'elle a perdues. Cependant, avant toute intervention au sol, il faudrait, pour les Occidentaux, de sortir de l'ambigüité, et de mettre la pression sur la Turquie qui pratique une politique tout à fait irresponsable ainsi qu'une négligence coupable dans la circulation de combattants, de munitions et même de produits pétroliers que l'Etat Islamique exporte par ses frontières. »

    Q. Est-ce que la conférence internationale sur la Syrie et l'Irak qui a lieu le 2 juin à Paris pourrait changer l'appréciation occidentale du conflit au Proche-Orient?

    Frédéric Pichon. « Ce genre de conférence, comme celle qui a lieu le 2 juin à Paris, ne sert pas à changer radicalement les points de vue. Il n'en sortira rien. Laurent Fabius l'a bien souligné: cette conférence ne traite uniquement que de la question de l'Etat islamique en Irak et pas en Syrie. A partir du moment où l'on pose un mauvais diagnostic dès le départ, on voit mal comment le remède pourrait être efficace. Actuellement, il semblerait que la France ne veuille pas choisir et soit prête à un écroulement des structures politico-militaires en Syrie, alors que les Occidentaux n'ont pas de solution de rechange. Partir sur de tels objectifs ne me paraît pas du tout de bon augure. »

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    terrorisme, Etat islamique, Frédéric Pichon, Riadh Sidaoui, Algérie, Libye, Syrie, Irak
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