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    Donald Trump, presidente de EEUU

    Commerce mondial: comment Trump sème le chaos pour récolter de bons accords

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    Louis Doutrebente
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    Les relations économiques vont mal. Un homme est largement pointé du doigt, Donald Trump! À l’heure où son pays tente d’imposer sa loi à la Chine et de renégocier l’accord de libre-échange nord-américain avec le Mexique, comment interpréter la politique économique de l’«audacieux» businessman? Analyse avec Jean-Éric Branaa.

    «Donald Trump est-il devenu fou?», «Trump, ou "la stratégie du fou"», deux titres parmi tant d'autres qui illustrent la virulence des critiques dont le Président américain fait l'objet. Et si la presse française faisait fausse route?
    Si le style de gouvernance de Trump n'est guère orthodoxe, notamment sur le plan économique, ses résultats sont en passe de lui donner raison sur la scène nationale. Mais qu'en est-il à l'international? Que dire de sa «guerre économique» contre la Chine ou de la renégociation des traités de libre-échange, qu'il n'a cessé de critiquer durant sa campagne, comme l'ALENA (États-Unis-Mexique-Canada)?

    Jean-Éric Branaa, maître de conférence à l'Université Panthéon-Assas et chercheur à l'IRIS, dresse un constat peu commun des choix de politique économique du locataire de la Maison-Blanche, à l'heure où les États-Unis et la Chine s'imposent mutuellement 16 milliards de dollars de taxes douanières supplémentaires et/ou l'ALENA est en pleine renégociation. Interview.

    Sputnik France: Que pensez-vous du jugement général des observateurs sur la politique économique de Donald Trump? L'économie nationale américaine semble sur une pente ascendante?

    Jean-Éric Branaa: «Le jugement vis-à-vis de Donald Trump est depuis le départ plutôt biaisé, puisqu'il y a un rejet très fort de la part des observateurs qui considèrent que tout ce que fait Trump est mauvais, parce qu'il est incompréhensible et que l'on ne sait jamais où il va.

    Cependant, sur le plan économique il y a une petite différence parce que, lorsqu'on écoute les observateurs purement économiques, qui en restent à ses résultats, ils les mettent en avant. Alors, il y a deux écoles: il y a ceux qui mettent en avant ses résultats économiques immédiats en montrant qu'ils sont assez extraordinaires, puisqu'au dernier trimestre il y avait une croissance de 4,1%. Et il y a ceux qui avertissent que cela ne durera pas très longtemps et qui annoncent un effondrement généralisé de tout le système Trump avec une dépréciation de l'économie américaine, du chômage et une crise économique sans précédent dans laquelle nous retomberions, pas simplement les États-Unis, mais le monde entier.

    Si on regarde uniquement les faits, on observe que Donald Trump applique une méthode totalement nouvelle dans la négociation. Il veut sortir des accords multilatéraux, mondiaux, globalistes- qu'il a largement dénoncés durant sa campagne- pour essayer d'obtenir des contrats bilatéraux avec chacun des partenaires des États-Unis. Puisqu'il se dit qu'en ayant ce type d'accord, il va obtenir de meilleures conditions avec chacun des pays, chacun ne pouvant compter que sur lui-même dans le cadre de la négociation et non pas sur l'ensemble des partenaires autour de la table, donc c'est à l'avantage des États-Unis.»

    Sputnik France: Si la Chine, comme la majorité des pays de l'OMC, dénonce l'action du Président Trump, ce dernier justifie sa politique pour rétablir la balance commerciale: les États-Unis importent bien plus qu'ils n'exportent en Chine.
    Pensez-vous qu'il puisse obtenir des résultats en augmentant les barrières douanières?
    Si on regarde les chiffres, il semblerait que Pékin ait plus à perdre que Washington, parce que les Chinois exportent plus qu'ils n'importent. Les États-Unis pensent pouvoir faire plier la Chine?

    Jean-Éric Branaa: «Dans un premier temps, on se dit que cela va être très compliqué. On observe que le bras de fer qui a été engagé avec la Chine est largement vigoureux. Encore cette nuit, les négociations en cours se sont soldées par un échec, puisque chacun rentre à la maison sans n'avoir rien obtenu. Hier, on annonçait de nouvelles barrières douanières jusqu'à 16 milliards de dollars dans les importations, 25% de ces importations étaient donc taxées. Cela veut dire, effectivement, que personne ne veut lâcher ni d'un côté ni de l'autre.

    Maintenant, on peut regarder quels sont les atouts de chacun. Il est vrai que la balance commerciale est largement déficitaire pour les États-Unis: autour de 130 milliards de dollars alors que la Chine est plus proche des 500-550 milliards de dollars. On se dit que la Chine a beaucoup plus à perde que les États-Unis dans ce combat.

    Mais d'un autre côté, la Chine peut peser, parce qu'elle détient une grande part de la dette souveraine américaine et qu'elle peut donc déstabiliser complètement l'économie américaine. Donc on ne va pas se placer sur le plan économique, mais politique et regarder lequel des deux sera prêt à lâcher le premier entre le Président Xi et le Président Trump. Et si on se place plutôt sur cette perspective, avec le regard que l'on peut porter sur la Chine, on réalise que la Chine s'inscrit généralement dans un temps long et pourrait être tentée de patienter, voire de laisser passer ce "problème Trump", qui ne durera encore que deux ans ou au maximum six années, plutôt que de rentrer dans une guerre qui laissera beaucoup de traces et qui va faire perdre beaucoup à la Chine.

    Même si c'est peut-être pour un temps très court, Donald Trump, en montant le ton, a peut-être trouvé un bon moyen de rapporter à l'économie américaine un rééquilibrage qui semblait très difficile à obtenir avant qu'il n'arrive à la Maison-Blanche.»

    Sputnik France: Vous pensez réellement que Xi Jinping va lâcher du lest dans sa confrontation face à Donald Trump?

    Jean-Éric Branaa: «Oui, je le pense à titre personnel. Je sais qu'effectivement les différents spécialistes, observateurs ou commentateurs ont des opinions très contrastées sur cette question-là.
    Sur le plan politique, le Président chinois a besoin de lâcher du lest. La Chine a beaucoup changé ces dernières années, elle a un niveau de vie qui a largement augmenté, la population chinoise demande autre chose qu'un pouvoir dictatorial fort qui lui impose une austérité ou des volontés qui arrivent de tout en haut. De plus, Xi Jinping n'est pas tout seul, il y a un parti qui dirige avec lui et qui attend de lui de montrer une direction claire pour le pays.
    Donc pour toutes ces raisons, je crois que le Président chinois pourrait effectivement lâcher un peu de lest et donner à Trump [ce qu'il souhaite, ndlr].
    Encore faut-il qu'il puisse présenter à son pays cela comme une victoire. Comme toujours dans ce genre d'affaires, il faut que cela soit gagnant-gagnant. Et le risque, comme le disent certains économistes, c'est que cela soit gagnant-gagnant pour l'économie et perdant-perdant pour les peuples.»

    Sputnik France: La Chine détient plus de 1.000 milliards de bons du Trésor (dette américaine). Mais n'est-ce pas plus une menace qu'une véritable arme contre les États-Unis?

    Jean-Éric Branaa: «Oui, je crois que c'est davantage une menace qu'une arme. Mais très souvent, sur les plans économiques et politiques, la menace fait plier plus que l'arme. On constate qu'elle existe et tout le monde le sait, Trump le premier. C'est effectivement une grande partie de la force de la Chine dans cette négociation.»

    Sputnik France: Après avoir largement critiqué les traités de libre-échange, Donald Trump a semblé faire machine arrière.
    Le préaccord sur l'ALENA, que les États-Unis devraient prochainement signer avec le Mexique, contredit-il le discours que Trump tenait durant sa campagne électorale?
    Ou au contraire, réussit-il à remplacer ces accords par des échanges avant tout bilatéraux?

    Jean-Éric Branaa: «Dans le cadre de l'ALENA, aujourd'hui, on n'est plus dans une demande stricte de bilatéralisme. Si les négociations continuent avec chacun des pays- par exemple ce week-end, elles seront exclusivement entre les États-Unis et le Mexique- effectivement, on pourrait se rediriger sur l'organisation précédente, à savoir qu'elle est tripartite, et que Canadiens et Mexicains n'ont pas lâché. Il faut rappeler que le Canada exporte pour 582 milliards de dollars et le Mexique 557 milliards de dollars vers les États-Unis, ce sont des volumes et des sommes énormes. Et cela leur a donné un poids considérable, parce que pour l'instant, toutes les actions de Donald Trump en vue d'imposer des barrières douanières spécifiques à un pays ou à l'autre, ont eu pour conséquence de faire augmenter les prix de ces produits aux États-Unis. La répercussion s'est faite donc sur le dos des consommateurs américains.
    Je pense qu'effectivement cela a pesé sur les négociations qui ont suivi. Donc la dernière année, qui aurait dû donner des résultats rapides, [les négociations, ndlr] ont été freinées.

    Aujourd'hui, le gros danger pour Donald Trump, ce sont les élections de mi-mandat le 6 novembre prochain aux États-Unis. Parce que s'il y avait un Congrès qui basculait, ce traité, qui devrait à la fin des négociations être adoubé par le Congrès, n'aurait aucune chance de l'être. On aurait en effet un affrontement de deux visions de la politique économique, ce qui sera à l'avantage des partenaires de l'ALENA.
    Donc Donald Trump a mis un peu d'eau dans son vin pour essayer d'obtenir un accord et donc une ratification rapide du Congrès.

    Ceci étant dit, sur l'ensemble de ses demandes, on voit aussi une évolution et notamment avec l'Europe, puisque la demande a quelque peu changé. Peut-être qu'en réalité, Trump a levé le voile sur la véritable intention qui était la sienne, qui était d'obtenir des accords de libre-échange [multilatéraux, ndlr] partout dans le monde qui serait à l'avantage des États-Unis.
    On revient donc à ces négociations qui avaient capoté, notamment à cause de la France, je pense au TAFTA. C'est vrai qu'ici, Donald Trump a joué malin en ne donnant pas son premier objectif dès le départ, en ne parlant que de bilatéral alors qu'en réalité, ce n'était qu'un moyen et que ce n'était pas le but qu'il poursuivait.»

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    Tags:
    chaos, accord, commerce, Traité de partenariat transatlantique de commerce et d'investissement (TTIP), Accord de libre-échange nord-américain (NAFTA), économie, Jean-Éric Branaa, Donald Trump, Chine, États-Unis
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