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    EXCLUSIF Yanis Varoufakis à Sputnik: «L’Europe est en train de se désintégrer»

    © AFP 2019 Emmanuel Dunand
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    Matteo Salvini prépare la «sortie de l’euro», le projet d’Emmanuel Macron a échoué à cause d’une colossale erreur tactique, tel est le tableau de l’Europe qu’a brossé dans un entretien exclusif accordé à Sputnik Yanis Varoufakis, ancien ministre grec des Finances et fondateur du parti MeRa25.

    Sputnik: Comment évaluez-vous la situation actuelle de l'Europe? D'une part, nous observons les manifestations des Gilets jaunes, de l'autre, nous entendons parler d'une hausse des salaires en Espagne et en France.

    Varoufakis: Comme l'échec de n'importe quelle justification de la thèse selon laquelle l'architecture de la zone euro se réforme. Le recul de fait de Macron devant les Gilets jaunes signifie l'annonce de la fin du projet. Cela sonne le glas pour Macron.

    L’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis
    © AP Photo / Petros Giannakouris
    L’ancien ministre grec des Finances, Yanis Varoufakis

    Il a été élu grâce à un contrat social entre les Français et les Allemands. En vertu de cet accord, Macron aurait dû «germaniser» la France, son marché du travail et son budget, avant d'aller voir Merkel et de lui dire: «Angela, j'ai "germanisé" la France, viens fédéraliser l'Europe pour qu'il y ait un ministère de l'Économie unique, un budget unique, une réelle intégration bancaire, un fonds unique pour l'indemnisation des chômeurs et un plan d'investissements unique.

    En l'espace d'un an, il a «germanisé» le marché du travail en France: assouplissement du code du travail, procédures de licenciement simplifiées, application de mesures d'austérité drastiques qui ont créé une multitude de petites Grèces à travers toute la France. Il en a résulté l'apparition des Gilets jaunes. C'était la première étape. La deuxième étape a échoué: l'accord avec Merkel sur la fédéralisation de l'Europe.

    C'était une colossale erreur tactique de Macron. Il aurait dû se laisser guider par le principe «quid pro quo», soit «je le ferai, mais vous accepterez mes conditions». Si on donne d'abord à Berlin ce qu'il veut, il n'est pas sûr qu'il vous donne ensuite au moins quelque chose de ce que vous lui demandez. Et surtout quand elle-même [Angela Merkel, ndlr] est affaiblie et n'existe plus en tant qu'entité politique unique en Allemagne.

    Sputnik: On dirait, d'autre part, que Bruxelles est devenu plus dynamique…

    Varoufakis: Les Britanniques ont un beau proverbe: «Il est trop tard pour fermer l'écurie quand le cheval s'est échappé». La hausse [des salaires en Espagne, ndlr] est très insignifiante, vu que la baisse du salaire minimum au départ avait été de 40%.

    Autrement dit, ils ont perdu. La République de Weimar qu'est Bruxelles court après la réalité. Ce qui se produit en France avec les Gilets jaunes, c'est le résultat d'une profonde stagnation de la société française et de son enlisement dans un rythme qui rappelle bien la Grèce. […]

    Quoi qu'il en soit, le problème est ailleurs. L'Europe est en train de se désintégrer, le centre politique s'effondre, nous pouvons observer la disparité la plus flagrante dans l'histoire de l'humanité entre les réserves accumulées, d'une part, et la faiblesse des investissements, de l'autre. Jamais dans l'histoire du capitalisme, il n'y a eu autant d'argent et si peu d'investissements.

    Sputnik: Pensez-vous quand même que dans le face-à-face entre Rome et la Commission européenne, l'Italie puisse résister à la pression de Bruxelles?

    Varoufakis: Aussi bien Bruxelles que Salvini se trompent. Il est impossible de réaliser ce que dit Bruxelles. Il est tout aussi impossible de faire ce que veut faire Salvini. Imaginez-vous que je dise: «Je vais agiter les bras et je volerai». Aussi ambitieux que je sois, je n'arriverai pas à décoller.

    Si vous suivez la politique du pacte financier de Bruxelles et respectez la formule qui définit quel doit être le déficit, vous ne parviendrez de toute façon jamais au déficit requis. Même si Salvini fait ce qu'il dit: «nous allons augmenter le déficit budgétaire, et la croissance suivra», il n'y aura pas de croissance. […]

    Salvini, c'est un symptôme. Salvini et Moscovici paraissent s'opposer. Mais il n'en est rien. Ils s'admirent l'un l'autre. Parce que Juncker, Moscovici et Macron n'auraient pas pu tenir sans Salvini. Leur politique est si mauvaise que sans Salvini, ils n'auraient pas pu justifier leur raison d'être.

    Dès que Salvini est apparu avec sa haine et sa rhétorique raciste, Macron et Juncker ont fait leur entrée et dit «nous ou Salvini». C'est ainsi qu'ils justifient leur existence.

    Macron n'aurait jamais été élu sans Le Pen. Il a besoin d'elle, sans elle, il ne peut pas exister. Par ailleurs, Salvini a besoin de Juncker et des autres parce qu'ils l'auraient obligé à respecter les règles financières, dont l'absurdité est connue de tous. Grâce à cela, Salvini intervient devant les Italiens et dit: «Je suis ce leader qui saura vous protéger contre les absurdités de Bruxelles».

    Sputnik: Mais la victoire de Salvini ne signifierait-elle pas que les pays membres vont retrouver leur pouvoir?

    Varoufakis: C'est un face-à-face fictif. Personne ne pourra gagner. Ils feront semblant de combattre, de refaire la paix jusqu'à ce que Salvini ne fasse un pas important, et je pense qu'il le fera.

    Salvini est très dangereux, et ce n'est pas Renzi.

    Sputnik: Et en quoi consisterait cette décision importante?

    Varoufakis: La sortie de l'euro!

    Sputnik: Pensez-vous qu'il le fasse?

    Varoufakis: Je pense qu'il s'y prépare.

    Sputnik: On a l'impression que l'Union européenne essaie de conforter les positions de l'euro face au dollar. La chute de l'hégémonie du dollar serait-elle envisageable?

    Varoufakis: Que les poules aient des dents paraît plus vraisemblable. C'est une plaisanterie. Il y a une raison pour laquelle le dollar est le principal instrument du capitalisme.

    Nul doute que Juncker et la Commission [européenne, ndlr] l'auraient bien voulu. Mais l'industrie allemande n'en veut pas, tout comme la Bundesbank et la classe politique allemande. Et en voici la raison: le sens de l'euro est que le «mark allemand» puisse rester à un niveau bas, ce qui lui permet de rester celui d'exportation. Quand votre devise devient une monnaie mondiale, la demande de cette devise augmente d'emblée.

    Il se peut que l'essence, dont nous faisons le plein à Athènes, vienne d'une raffinerie grecque, mais le brut y est livré des Émirats arabes, et pas une seule compagnie américaine n'y intervient en intermédiaire. Parce que le pétrole est évalué en dollar, la demande de dollars augmente. Les euros que nous payons à la pompe sont convertis en dollars et la demande de dollars augmente encore, ce qui signifie que le prix du dollar sur les marchés internationaux est bien supérieur à celui qu'il aurait s'il n'était pas une devise de réserve. […]

    Supposons que nous persuadions les Allemands d'internationaliser l'euro. Même si les Saoudiens commencent à accepter les paiements en euros, à chaque fois qu'ils vendront un baril de pétrole, ils devront y ajouter une commission à la banque. Cette somme doit être investie. Il est le plus sûr d'acheter des obligations d'État américaines. Par conséquent, pour recevoir des euros, il faut les transformer en obligations des États-Unis.

    Pourquoi n'achèteront-ils pas d'obligations européennes? Parce qu'elles n'existent pas! Parce qu'il n'y a pas d'Union européenne, mais qu'il existe une anecdote qui s'appelle l'Union européenne. La probabilité de se débarrasser du dollar est nulle, tant que l'Europe restera aussi bête.

    Les opinions exprimées dans ce contenu n'engagent que la responsabilité de l'auteur.

    Tags:
    hégémonie, devises, baril, monnaie de réserve, dollar US, pétrole, euro, MeRa25, Bundesbank, Commission européenne, Union européenne (UE), Matteo Salvini, Emmanuel Macron, Jean-Claude Juncker, Marine Le Pen, Matteo Renzi, Yanis Varoufakis, Angela Merkel, Bruxelles, Italie, Espagne, Europe, France, Allemagne
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