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    S-400 russes ou Patriot américains? La Turquie refuse de choisir...à ses risques et périls

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    Louis Doutrebente
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    Alors que l'annonce du retrait américain de Syrie fait grand bruit et, si elle est confirmée, changera les relations turco-américaines, la possibilité pour Ankara d'acheter les systèmes de défense sol-air Patriot pourrait être encore plus lourde de conséquences. Analyse avec Alexandre Vautravers, spécialiste en politique de sécurité et armements.

    Alors que la grande presse se concentre sur le retrait des troupes américaines de Syrie annoncé par Donald Trump ce mercredi 19 décembre, une autre information devrait être au centre de l'attention.

    Certes, renvoyer les troupes US à la maison était une promesse du candidat Trump, engagements qu'il s'honore de tenir, mais Obama avait déjà fait ce type d'annonce: la Maison-Blanche déclare depuis près de 20 ans que ses soldats vont quitter l'Afghanistan et ils sont encore sur le terrain. Donc, la prudence est de mise à l'heure d'analyser les conséquences d'un tel retrait, de toute façon à relativiser, puisque l'armée américaine est présente dans de nombreux autres pays de la région.

    Cependant il existe une conséquence directe et immédiate, qui concerne les factions kurdes de l'YPG. Ces derniers, protégés et soutenus par les militaires américains depuis plusieurs années, risquent donc d'être abandonnés à leur sort face à la menace de la très belliqueuse Turquie. En effet, après les opérations Bouclier de l'Euphrate d'août 2016 et Rameau d'Olivier en janvier 2018, les troupes de «rebelles» syriens soutenues par Erdogan et les soldats turcs pourraient très rapidement attaquer les Forces Démocratiques Syriennes, composées en majorité par les Kurdes à Manbij, à Kobané, ou encore à Ras al-Aïn, des villes syriennes limitrophes de la frontière turque.

    L'autre fait qui devrait retenir l'attention de nos confrères est que le département d'État américain a, selon Bloomberg, informé le Congrès d'une proposition de vente du système de défense aérienne et antimissile Patriot à la Turquie. La Turquie discute avec son allié américain depuis des années pour acheter ces systèmes d'armes et certaines technologies qui y sont liées, mais s'est toujours heurtée à un refus de l'administration américaine.

    Ce feu vert pourrait-il avoir des implications dans les relations turco-américaines, mais aussi dans les relations russo-turques? Pour rappel, Ankara a annoncé depuis de nombreux mois sa ferme intention d'acheter des S-400, le système rival produit en Russie. Mais peut-il, sur un plan diplomatique, opérationnel et financier acquérir et faire fonctionner ces deux systèmes sol-air? 

    Alexandre Vautravers, expert en sécurité et responsable du nouveau programme de Master en sécurité globale au Global Studies Institute de l'Université de Genève, analyse cette situation pour Sputnik France.

    Sputnik France: La Turquie semble être le grand vainqueur politique et militaire des dernières annonces américaines. Qu'en pensez-vous?

    Alexandre Vautravers: «C'est une manière de voir les choses. Il faut ajouter que les enjeux et les tensions autour de la Turquie sont de plus en plus élevés. Donc, à un moment ou à un autre, s'il y a défaillance de la Turquie, si la Turquie ne délivre pas face à ses promesses, aussi bien côté russe que côté américain, les choses peuvent se détériorer très rapidement.»

    Sputnik France: Ce retrait décidé par la Maison-Blanche est-il explicable par des intérêts de politique interne ou également par une meilleure relation entre les États-Unis et la Turquie?

    Alexandre Vautravers: «Je ne pense pas que les relations soient bien meilleures qu'il y a quelques années. Ces relations entre la Turquie et les États-Unis se sont détériorées de manière précipitée à partir de l'été 2004. Donc on ne voit pas un réchauffement ou une amélioration des relations. Et, en réalité, ce que les États-Unis sont en train de faire, c'est d'essayer de compenser, d'essayer d'équilibrer les relations qu'a la Turquie avec la Russie. Actuellement, le danger pour les États-Unis est que la Turquie se rapproche de la Russie et donc crée une crise au sein des pays de l'Otan.»

    Sputnik France: Mais ce jusqu'à abandonner les Kurdes face aux factions soutenues par Ankara en retirant leurs soldats situés au nord-est de la Syrie?

    Alexandre Vautravers: «Donald Trump fait un effet d'annonce. Il faut se rappeler que le Président Obama avait promis "without boots on the ground", donc de retirer des troupes qui ne se sont —officiellement- jamais trouvées là: c'est un effet d'annonce.
    Et puis, les troupes américaines sont présentes dans toute la région, dans tous les pays limitrophes avec des bases extrêmement importantes et des opérations d'envergures menées depuis la Jordanie, etc. Donc, en réalité, les États-Unis peuvent intervenir sur le terrain quand ils le souhaitent.»

    Sputnik France: Le département d'État américain a informé le Congrès d'une proposition de vente du système de défense aérienne et antimissile Patriot à la Turquie. Ankara assure cependant, suivant les dires mêmes du ministre des Affaires étrangères turc, que l'accord passé avec Moscou pour les S-400 tient toujours. Est-il concevable que la Turquie achète les deux systèmes?

    Alexandre Vautravers: «La Turquie joue une politique byzantine —elle choisit tous les camps et finalement décide de ne rien choisir, cela change tous les deux ans. Pour exemple, le marché des véhicules blindés où la Turquie a faite toute une évaluation entre quatre types de véhicules différents: un russe, un français, un américain et un allemand. Les résultats ont finalement été publiés, puis finalement un autre choix a été fait, puis finalement ils ont décidé de porter leur choix sur un autre véhicule. Pour résumer, la Turquie est tout à fait coutumière de ce fait-là.

    Alors est-ce que la Turquie va acquérir un système d'arme comme le Patriot et en même temps un système d'origine russe [S-400, ndlr]? On ne peut pas tout à fait l'exclure. En sachant tout de même que ces deux systèmes coûtent électivement cher et que faire en sorte que ces deux systèmes communiquent l'un avec l'autre n'est pas une mince affaire. Il faudra plusieurs années de travail pour que cela se fasse et il faudra aussi frauder avec les fournisseurs de ces systèmes, puisqu'aussi bien les industriels américains que russes ne souhaitent pas que les deux systèmes, les deux logiciels communiquent entre eux.»

    Sputnik France: Concrètement, selon vous, dans un futur plus ou moins lointain, ces deux systèmes pourraient opérer ensemble?

    Alexandre Vautravers: «C'est techniquement faisable. Certains pays disposent de systèmes de défense aérienne d'origine américaine ou d'origine suédoise et qui combinent ceci avec des radars russes. Cela existe, c'est possible, mais ce n'est pas simple et ce n'est pas bon marché. Il faut bien sûr avoir les techniciens, les ingénieurs, les électroniciens qui peuvent faire communiquer ensemble les systèmes.»

    Sputnik France: Pourriez-vous apporter une précision quant à l'identité de ces pays qui opèrent avec un double système de défense?

    Alexandre Vautravers: «C'est moyennement officiel, mais l'Inde et l'Égypte et d'autres pays d'Afrique du Nord, l'Iran bien sûr, utilisent deux types de systèmes différents. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes systèmes que le Patriot ou le S-400 actuel, ce sont des générations précédentes. Cependant, on reste dans le même type d'équilibrisme politique et industriel.

    Imaginez que vous achetez un système comme le Patriot ou le S-400, c'est quelque chose qui est autrement plus compliqué que votre ordinateur personnel ou que votre téléphone portable. Eh bien, vous avez de la même manière des mises à jour de logiciel qui se font de manière très très régulière. Et donc acheter un système comme le Patriot, mais ensuite se fâcher avec le fournisseur et ne plus avoir les codes source, ne plus avoir la possibilité d'effectuer les mises à jour sur ces logiciels, vous imaginez bien que ce n'est pas très efficace. Et vous ne pouvez faire cela que si vous entretenez politiquement de très bonnes relations avec Washington et avec Moscou ou alors si vous êtes prêt à investir des dizaines, des centaines d'ingénieurs, d'électroniciens, etc. Cela va coûter très cher et cela va prendre très longtemps avant que cela fonctionne.»

    Sputnik France: Nous n'en sommes pas encore là, mais, finalement la Turquie risque de devoir choisir entre les Patriot et l'avion de combat multirôle F-35 américains ou les S-400 russes, sachant que Washington refuserait de livrer ses F-35 si Ankara opte finalement pour les systèmes sol-air russes?

    Alexandre Vautravers: «En effet, on ne peut pas tout avoir. La Turquie retombe dans ce vieux dilemme. Les acquisitions d'armements sont un outil d'influence géopolitique. Et effectivement, c'est difficile d'imaginer que la Turquie pourra acquérir un avion de combat aussi moderne que le F-35 et en même temps déployer des systèmes russes. Certains pays ont essayé de faire cela, l'Inde par exemple l'a fait, la Grèce la fait, mais avec des contreparties en termes de politique étrangère qui sont exorbitantes.»

    La Turquie aurait-elle trouvé le moyen de ne pas choisir entre la chèvre et le chou? Elle aurait proposé aux ingénieurs américains de se pencher sur les S-400 qu'elle compte acheter en Russie, selon nos confrères de Bloomberg. Une sérieuse brèche dans le respect du secret industriel qui entoure ce type de contrat que pour l'instant Moscou se refuse d'envisager: il n'y a «aucune raison de ne pas faire confiance à nos partenaires turcs», a ainsi déclaré Dmitri Peskov, le porte-parole du Président russe.

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    Tags:
    alliance militaire, alliance, défense antiaérienne, bouclier antimissile, Patriot (missile), S-400, Forces démocratiques syriennes (FDS), Donald Trump, Emmanuel Macron, Vladimir Poutine, Turquie, Syrie, États-Unis, Russie
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