Ecoutez Radio Sputnik
    Des soldats tchadiens

    «Si le Tchad plonge dans l’instabilité, la moitié de l’Afrique subira un séisme»

    © AP Photo / Jerome Delay
    Interviews
    URL courte
    Safwene Grira
    5106

    Les récentes frappes françaises contre des rebelles tchadiens s’inscrivent bien dans la vocation de l’opération Barkhane, estime dans une interview à Sputnik, Acheikh Ibn Oumar, conseiller diplomatique du Président tchadien. Une «aide» d’autant plus légitime que la dislocation est le nouveau défi guettant les États africains depuis 2011.

    Depuis une quarantaine d'années, Acheikh Ibn Oumar est un personnage incontournable de la vie politique du Tchad. Après avoir pris les armes contre le Président Hissène Habré, à la tête du CDR (Conseil Démocratique Révolutionnaire), il devient son ministre des Affaires étrangères en 1989. Après le renversement d'Habré, il officiera comme conseiller spécial du Président Idriss Déby Itno et haut représentant du Tchad aux Nations unies. Il rejoindra le maquis une seconde fois, à la fin des années 1990, avant de renouer avec N'Djamena et les Affaires étrangères. Depuis janvier 2019, il occupe le poste de conseiller diplomatique du Président tchadien Idriss Déby Itno. C'est donc un fin connaisseur qui fait le tour pour Sputnik des enjeux géopolitiques et sécuritaires du Tchad et de la région.

    Sputnik: Avant d'intervenir contre une colonne de l'UFR (Union des Forces de la Résistance, groupe de rebelles tchadiens), l'Élysée aurait «exigé une lettre» dans ce sens de M. Idriss Déby. Le cadre général initial, fait d'accords de coopération en matière de Défense, était-il insuffisant pour donner une base légale à cette intervention?

    Acheikh Ibn Oumar: «L'assertion prétendant que le Président Macron aurait exigé une lettre du Président Déby Itno n'émane d'aucune source officielle, française ou tchadienne, mais d'un journal. Dire "exiger une lettre", ça dénote une méconnaissance du fonctionnement des États. Un pays qui fait face à une menace directe, lancée à partir de l'extérieur avec des moyens fournis par des parties extérieures, a tout à fait le droit de demander une aide militaire directe ou indirecte à un autre État, à une communauté d'États ou à l'Onu. Les exemples sont nombreux à travers le monde. Nul besoin d'accords préalablement signés.»

    Sputnik: Beaucoup croient que le «terrorisme» imputé à l'UFR n'est finalement qu'une qualification de circonstance pour que l'intervention française puisse rentrer dans la vocation de Barkhane. Qu'en pensez-vous?

    Acheikh Ibn Oumar: «Ce n'est pas exact. Barkhane est déployée en appui au G5 Sahel et la MINUSMA [Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali, ndlr]. Les groupes terroristes sont la principale cible de cette nouvelle coopération militaire qui est mise en place dans le Sahel, certes, mais elle cible aussi les menaces sécuritaires et déstabilisatrices d'une manière plus générale, particulièrement les diverses formes de criminalité et de trafics transfrontaliers. Par conséquent, la caractérisation de terroriste n'est pas nécessaire pour justifier une action commune contre des menées qui relèvent de toute façon de la déstabilisation transfrontalière ou de l'attisement de conflits intercommunautaires.»

    Sputnik: Vous avez été, vous-même, à la tête de mouvements armés contre M. Idriss Déby, aux côtés des actuels rebelles de l'UFR. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur leur combat?

    Acheikh Ibn Oumar: «Dès 2011, j'ai mis fin à mon rôle actif dans les mouvements armés. Pourquoi cette date? Depuis 2011, la région a connu des bouleversements sécuritaires profonds: la destruction de la Libye, la dissémination de bandes djihadistes dans la zone sahélo-saharienne et la région du lac Tchad, l'ébranlement des fondements de l'État en Centrafrique, etc. Le défi premier auquel nous faisons face aujourd'hui, c'est le démantèlement de nos États et non plus la mauvaise gestion. Les mouvements armés n'ont pas saisi l'ampleur de cette mutation historique, et sont restés emmurés dans les vieux schémas de conquête du pouvoir par les raids motorisés, en cherchant la logistique par tous les procédés, y compris les plus discutables, et en surfant sur les haines claniques.»

    Sputnik: Quels sont les atouts du Président Idriss Déby qui font de lui, aux yeux de la France, un allié fiable?

    Acheikh Ibn Oumar: «Le Tchad est à la croisée de deux dorsales tectoniques, l'une Nord-Sud, de la Libye au bassin du Congo et l'autre, Est-Ouest, du Sahara occidental à Djibouti. Si le Tchad plonge dans l'instabilité, au nom la "résistance", au nom de l'Islam, au nom de la bonne gouvernance, de l'anti-occidentalisme et que sais-je encore, c'est la moitié de l'Afrique qui subira un séisme durablement dévastateur, une somalisation multipliée par dix. Tous les États responsables, toutes les forces éprises de sécurité et de paix, doivent faire bloc. Il ne faut pas faire une fixation sur la personne du Président Déby Itno.»

    Sputnik: Le Maréchal Haftar rend servir au pouvoir tchadien dans la lutte contre les rébellions installées en territoire libyen. Qu'est ce que N'Djamena est disposé à offrir, en échange, à M. Haftar?

    Acheikh Ibn Oumar: «Les populations du Fezzan sont prises en otage, souvent au sens propre, par toutes sortes de djihadistes, de mafias, de milices locales anarchiques, de trafiquants et de rebelles étrangers. L'opération de l'Armée Nationale Libyenne dirigée par le maréchal Haftar répond d'abord aux cris de détresse de ces populations libyennes, et non pas à un marchandage avec N'Djamena. Donc, le Tchad n'a rien à donner en échange. C'est qu'il y a, c'est une coopération et une coordination incontournables avec tous les pays ayant des frontières communes: comme le Soudan, le Nigéria, etc. ou des vulnérabilités similaires.»

    Sputnik: Sur la région frondeuse du Tibesti, deux versions s'affrontent. Celle des insurgés du comité populaire d'autodéfense du Miski, qui réclament leur part du butin aurifère, à côté de doléances économiques. Celle du gouvernement, qui entend rétablir la sécurité. Est-ce que le pouvoir tchadien est en mesure de garantir, aujourd'hui, qu'une exploitation des mines d'or dans cette région puisse faire l'objet d'une juste redistribution, notamment au profit des populations du Nord?

    Acheikh Ibn Oumar: «Il n'est pas juste de parler d'insurgés. Ledit Comité populaire d'autodéfense de Miski avait publié un démenti contre son assimilation à la rébellion. Le problème de Miski est très ancien. À la base, c'est un désaccord interne entre populations locales sur le découpage administratif du Grand Nord. Le déferlement brutal d'orpailleurs, en nombre plus grand que celui des habitants, dont des rebelles de divers pays, de trafiquants et des djihadistes, a complètement défiguré le cadre naturel, humain et sécuritaire de la zone. Le gouvernement a le devoir de rétablir l'ordre avant tout, sans lequel il ne peut y avoir de satisfaction des besoins de la population.»

    Sputnik: Est-ce que la France intervient, d'une façon ou d'une autre, aux côtés des forces tchadiennes dans la guerre qu'elle mène au Tibesti?

    Acheikh Ibn Oumar: «La tension sécuritaire et sociale est réelle, mais on ne peut pas dire qu'il y a une guerre au Tibesti. La France est plutôt victime de son passé colonial, d'où l'irritation obsessive que sa présence Afrique provoque. Si je disais que le Président Poutine doit payer pour les massacres de Staline, que l'Allemagne actuelle est coupable des horreurs nazies ou que le gouvernement Trump doit être tenu responsable des bombes atomiques lancées sur le Japon, on me traiterait de fou. Par contre, si je disais que la France, les Français, morts, vivants ou à naître, sont irrévocablement responsables de la traite négrière et de la répression coloniale, beaucoup de belles âmes m'applaudiraient.»

    Sputnik: Pourquoi avez-vous choisi de rejoindre le Palais Rose en tant que conseiller diplomatique, alors que jusqu'au courant 2018, vous étiez très critique de la gestion du pouvoir par le Président Déby?

    Acheikh Ibn Oumar: «Je disais plus haut que nous sommes entrés dans une nouvelle configuration géopolitique et que c'est l'existence même de nos États qui se trouve menacée par les djihadistes, la criminalité transfrontalière et l'instrumentalisation des conflits intercommunautaires. L'option de renverser le pouvoir en place par la force aura pour seul résultat la destruction du tissu social, l'extension du domaine d'action des djihadistes et l'accroissement du nombre de réfugiés et déplacés.

    Je disais dans une interview qu'il faut créer un front mondial contre les terroristes, comme ce fut le cas, pendant la deuxième Guerre mondiale contre le nazisme et le fascisme. L'obscurantisme mortifère islamo-terroriste, c'est le fascisme de notre temps. À partir du moment où le Président Déby Itno a édicté une amnistie qui mettait fin à notre statut de hors-la-loi, condamnés pour certains à mort par la justice, j'ai pensé qu'il fallait saisir cette occasion. Car le choix est entre persister à envoyer nos jeunes à la mort, avec pour conséquence la destruction de toute la région, d'un côté, et apporter sa petite contribution à la consolidation de la stabilité et l'unité nationale, d'un autre côté, sans prétendre à la perfection.»

    Lire aussi:

    Deux CRS retrouvés morts en France en quelques heures
    Un avion militaire libyen armé de missiles air-sol viole l’espace aérien tunisien et atterrit en urgence – images
    «Je ne veux pas tuer 10 millions de personnes»: Trump dit qu'il pourrait gagner la guerre en Afghanistan en une semaine
    Tags:
    opération Barkhane, MINUSMA, ONU, Khalifa Haftar, Idriss Déby Itno, Sahel, Tchad
    Règles de conduiteDiscussion
    Commenter via FacebookCommenter via Sputnik