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    Pierre Conesa sur le Davos du désert: «aujourd’hui, Khashoggi est enterré»

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    De nombreux hommes d’affaires et leaders internationaux assistent dès aujourd’hui à Riyad au «Davos du désert». L’édition 2018 avait été boycottée à cause de l’affaire Khashoggi. Retour sur les enjeux de ce forum économique avec Pierre Conesa, auteur de «Dr. Saoud et Mr. Djihad».

    Le Premier ministre indien Narendra Modi, le Président brésilien Jair Bolsonaro, le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, devraient participer au Future Investment Initiative (FII), souvent qualifié de «Davos du Désert», un forum économique organisé à Riyad par l’Arabie saoudite. Ces dirigeants sont accompagnés de multiples hommes d’affaires, notamment les PDG de Blackstone Group et de SoftBank Group, et de représentants de fonds souverains.

    Difficile pourtant d’oublier le contexte très lourd de l’année dernière. L’édition 2018 avait été boycottée par de nombreuses personnalités en raison de l’affaire Khashoggi, du nom de ce journaliste saoudien dissident démembré à l’ambassade du royaume wahhabite à Istanbul. Une affaire qui tombait mal pour Mohammed ben Salmane (MBS), le prince héritier, qui menait une intense campagne de charme, au point d’être qualifié par certains observateurs de «prince réformateur». Il s’agit donc cette année de redorer l’image de l’Arabie saoudite, également ternie par son implication dans la guerre au Yémen, tandis que Riyad prépare pour le mois de décembre l’introduction en Bourse jusqu’à 5% d’Aramco, la compagnie pétrolière d’État, dont la valeur est estimée entre 1.500 et 2.000 milliards de dollars.

    Dans ce contexte, Sputnik a interrogé Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire au ministère de la Défense, fin connaisseur des relations internationales et auteur de «Dr. Saoud et Mr. Djihad» (Éd. Robert Laffont), qui se montre dubitatif face à la capacité de réformes économiques menées par l’Arabie saoudite.

    Sputnik France: Cette année, le Davos du désert peut-il être une réussite pour Riyad?

    Pierre Conesa: «Tout dépend du critère que l’on choisit pour mesurer la réussite. Si c’est le fait que l’on fait venir des hommes d’affaires étrangers, de toute façon, ça sera une réussite. L’année dernière, la crise a été provoquée par le fait qu’on était immédiatement après l’assassinat effrayant de Khashoggi. La capacité des hommes d’affaires et des politiques à oublier est assez grande. Même aujourd’hui, personne ne parle de Khashoggi, même dans les démocraties, peut-être un peu aux États-Unis, parce qu’il y a un aspect anti-Trump, mais aujourd’hui, Khashoggi est enterré.»

    Sputnik France: Le royaume wahhabite est-il désormais en odeur de sainteté en Occident?

    Pierre Conesa: «Il n’a pas résolu ses problèmes essentiels en matière d’investissement, c’est-à-dire la protection des investissements étrangers et le Code du commerce, si vous tombez entre les mains d’un tribunal chariatique pour juger de vos affaires […] Le problème de réussite des investissements en Arabie saoudite, c’est surtout les difficultés sociologiques et réglementaires. Il n’y a pas de Code du commerce, il n’y a pas de droit du travail, des choses comme ça […] Regardez les difficultés à privatiser 5% d’Aramco! Pourtant c’est l’entreprise la plus riche de la planète, enfin, celle qui a des rendements les plus importants, mais comme vous ne savez pas combien de princes émargent sur le budget d’Aramco, vous n’allez pas investir dans une société dont vous ne connaissez pas la comptabilité. Les difficultés sont internes à l’Arabie saoudite.»

    Sputnik France: Est-ce que l’Arabie saoudite est une destination idéale pour les investisseurs étrangers?

    Pierre Conesa: «Non, le comportement de la plupart des industriels, c’est comment vendre à l’Arabie saoudite. Et vendre, effectivement, ça veut dire toucher l’argent tout de suite. Vous ne pouvez pas logiquement penser que dans le temps long, vous allez avoir avec ce pays, ce régime, sa société, sa hiérarchie, des relations facilement prévisibles et gérables. Si tout à coup, on vous accuse d’être juif, qu’est-ce que vous faites dans ce cas-là? Ce sont des choses aussi banales que ça.»

    Sputnik France: Mohammed ben Salmane semble bien plus effacé qu’en 2018. Est-ce une réalité?

    Pierre Conesa: «On ne sait pas quelle est l’alchimie interne du régime. Il est évident que l’opération du Ritz-Carlton s’est traduite par une attaque et une prédation sur l’ensemble des princes qui entourent le royaume. Donc, savoir si à l’intérieur même de cette sphère dirigeante, il y a des inimitiés importantes à l’égard de Mohammed ben Salmane, c’est fort probable. Que ça ira jusqu’à une tentative de déstabilisation, voire d’un assassinat, comme ça s’est déjà fait dans l’histoire du royaume, ça n’est pas impossible.

    Maintenant effectivement, le regard que l’étranger porte sur Mohammed ben Salmane était un regard qui était très largement conditionné par le lobby qu’a monté l’Arabie saoudite autour d’elle. Tout à coup, on a vu apparaître l’individu beau, jeune, etc. donc c’était l’homme du changement. Il y a eu un site de l’opposition saoudienne qui a publié un document absolument extraordinaire où ils ont repris 70 ans de couverture du New York Times. À chaque fois qu’il y a eu un changement de tête à Riyad, à chaque fois, le titre c’était l’homme du changement. Or, il n’y a pas de pays plus immobile que celui-là. Pourquoi Mohammed ben Salmane aurait-il plus de chances de réussir, puisque évidemment ce pays vit de l’immobilisme? Tous ces princes qui sont autour et qui sont richissimes et qui vont mettre de l’argent plutôt dans des entreprises à l’étranger plutôt que dans des entreprises saoudiennes, pourquoi voulez-vous qu’ils changent?»

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    Tags:
    États-Unis, Arabie Saoudite, Mohamed Ben Salmane, affaire Khashoggi
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