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    Acte 53 des Gilets Jaunes, Paris 16 novembre 2019

    Le CRS, lanceur de pavé, jugé «pour répondre à la soif de sang populaire»

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    Le policier qui avait lancé un pavé lors de la manifestation des Gilets jaunes le 1er mai à Paris était jugé ce 21 novembre par le tribunal correctionnel de Paris. Retour sur ce procès avec Noam Anouar, policier du syndicat Vigi.

    Pétage de plomb ou légitime défense? Victime du système ou dangereux criminel? Le CRS qui avait lancé un pavé, lors de la manifestation des Gilets jaunes le 1er mai, était jugé ce 21 novembre au tribunal correctionnel de Paris. Le procureur a requis trois mois de prison avec sursis. La décision de justice sera rendue en délibéré le 19 décembre. Il s’agit du premier procès d’un membre des forces de l’ordre, après une année de mobilisation, cinquante-trois épisodes et de nombreuses «violences policières». Celui-ci comparaissait pour «violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique n'ayant pas entraîné d'incapacité».

    Est-ce le procès des «violences policières» commises sur les Gilets jaunes? Le geste de ce CRS, basé à Toulouse, avait été filmé par un journaliste de Line Press, Laurent Bortulussi, et vu par des milliers de personnes sur les réseaux sociaux. Une action qui se déroulait dans un contexte d’extrême violence: peu avant, un capitaine de police recevait un pavé sur la tête, lui occasionnant 30 points de suture. Hasard, l’affaire judiciaire intervient seulement quelques jours après l’acte 53 où un manifestant, Manuel, a été éborgné probablement par une grenade lacrymogène. Le parquet recense ainsi 212 enquêtes confiées à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN), dont la plupart ont été classées sans suite.  

    Comment juger l’acte de ce policier? Doit-on en faire un exemple? Pour en savoir davantage, Sputnik a interrogé Noam Anouar, policier appartenant au syndicat Vigi, qui déplore le rôle politique joué par le préfet de police et par l’IGPN.

    Sputnik France: Un policier est jugé au tribunal ce 21 novembre pour «violences volontaires» pour avoir jeté un pavé le 1er mai. Soutenez-vous ce policier?

    Noam Anouar: «Oui, contre toute attente, je le soutiens. Parce qu’effectivement, à titre individuel, je pense qu’il est là pour servir la politique du fusible. Et naturellement, son seul tort, c’est d’avoir fait un excès de zèle dans l’exécution des consignes qui ont été données. Ce n’est pas son rôle de servir de fusible. Tous les samedis depuis cinquante-trois semaines, c’est le genre de fonctionnaire qui aurait plutôt rêvé d’être avec sa famille et qui a malheureusement eu le tort de trop s’investir dans sa mission, de se tenir à la disposition de l’institution pour mener une politique et exercer un métier qui n’est sans doute pas celui qu’il avait choisi au début de sa carrière. Aujourd’hui, il se retrouve sous le feu des projecteurs, entre le marteau et l’enclume,  le marteau de la justice et l’enclume de l’institution qui n’attend que la décision de la justice pour pouvoir le sanctionner administrativement. Et il aurait peut-être mieux fait d’être ailleurs à ce moment précis plutôt qu’au travail. Effectivement, il n’avait pas à commettre ce geste, mais il a eu le tort de se faire filmer tout simplement.»

    Sputnik France: Peut-on évoquer dans ce cas précis la légitime défense?

    Noam Anouar: «Je pense que ça ne tiendra pas devant la justice. Parce que les CRS sont équipés, ils ont des armements de tous les niveaux: le bâton de défense à poignée latérale, le tonfa, ils ont l’arme létale, ils ont des armes non létales intermédiaires comme le lanceur Cougar, le lanceur à balles de défense, etc. Donc ils n’ont pas besoin de lancer des pavés sur les manifestants pour mettre en œuvre la légitime défense […] Je pense qu’il est condamné d’avance et c’est dans ce sens-là que je le soutiens. Il n’aurait peut-être pas dû le faire et il est là pour servir d’exemple pour les autres, pour répondre à la soif de sang populaire. L’annonce de son défèrement avait été consécutive au cas de ce jeune garçon, dans l’Est, qui avait reçu une munition de LBD dans la mâchoire. Cette affaire avait été classée sans suite et, de ce fait, avait provoqué un tollé et une consternation populaire juste à l’aube du premier anniversaire des Gilets jaunes.

    Je pense que les autorités ont eu peur, se disant que le premier anniversaire approchait. Avant ça, il y avait eu à Besançon le coup de bâton au visage d’un manifestant, ce monsieur qui discutait calmement avec un policier. Puis le policier a sorti le bâton de défense et l’a frappé en plein visage. L’IGPN a conclu qu’il n’y avait pas d’intention coupable de la part du policier, d’intention de commettre des violences. Mais cela commence à faire beaucoup. On a jeté ce policier en pâture à la vindicte populaire pour pouvoir dire: "vous voyez finalement, on agit, on fait des choses." C’était le 1er mai, on est en novembre, je trouve que l’enquête a duré drôlement longtemps.»    

    Sputnik France: Que pensez-vous du rôle souvent décrié de l’IGPN?

    Noam Anouar: «Je vais citer M. Philippot, ce qui ne m’engage pas au niveau politique. Ce qui m’intéresse chez M. Philippot, c’est qu’il est fonctionnaire à l’IGA, l’inspection générale de l’administration, qui a un niveau hiérarchique plus élevé que celui de l’IGPN. Il dit ainsi que l’IGPN ne sert à rien, elle est là uniquement pour contenter et répondre aux exigences du cabinet du ministre de l’Intérieur. Il l’a clairement dit sur Twitter, "IGPN=Cabinet du ministre de l’Intérieur". Ça ne changera jamais.

    L’expérience que j’ai avec l’IGPN est une grosse déception parce que je constate qu’à l’IGPN comme ailleurs, on manque beaucoup de neutralité. Vous n'avez pas besoin de moi pour vous en rendre compte: on vous dit qu’il n’y a pas de violences policières après une trentaine de semaines d’actes des Gilets jaunes, le classement sans suite de l’affaire de ce jeune garçon qui a eu la mâchoire brisée, le coup de bâton, l’affaire du commandant Andrieux, Zineb Redouane, Geneviève Legay […] Pour moi, l’IGPN, c’est clairement une police politique aujourd’hui qui vise à géométrie variable: elle couvre les méfaits des policiers ou elle les avalise en fonction des besoins de communication politique du cabinet du ministre.»

    Sputnik France: Le Gilet jaune Manuel, qui a perdu son œil ce samedi sans doute à cause d’un tir de grenade lacrymogène, a porté plainte. Y a-t-il des responsables selon vous?  

    Noam Anouar: «Je pense que la plainte est nécessaire parce que naturellement il est victime, c’est incontestable. Ça va lui permettre d’être indemnisé, parce qu’avec un seul œil, son avenir professionnel et son autonomie sont largement compromis. Vos confrères de Mediapart ont révélé des échanges de mails entre un haut responsable de la police marseillaise et un haut responsable de l’IGPN dans lequel il disait: "Je vous envoie les photos concernant Zineb Redouane, j’ai pris soin de flouter les visages des fonctionnaires justement pour leur éviter d’être identifiés." J’ai peu d’espoir que l’enquête de ce monsieur, originaire de Valencienne, puisse aboutir. Je ne suis pas à la recherche de coupables, je ne m’intéresse pas à la qualité ni au nom ni à l’identité du policier qui a appuyé sur la détente ou qui a lancé la grenade, je m’intéresse plutôt aux donneurs d’ordres. Et le donneur d’ordres est parfaitement identifié.»

    Sputnik France: Les armes que les forces de l’ordre utilisent lors des manifestations comme le LBD 40 sont-elles des armes de guerre selon vous?

    Noam Anouar: «Non, les grenades et autres sont plutôt un moyen de défense intermédiaire. Je n’entre pas dans des excès de langage en disant que la LBD 40 est une arme de guerre, il faut relativiser. Une arme de guerre, c’est un fusil mitrailleur, une Kalachnikov, un Famas.» 

    Sputnik France: Comment estimez-vous l’état physique et mental des policiers aujourd’hui?

    Noam Anouar: «À en croire les déclarations du préfet de police, dans la discussion qui l’opposait à cette dame Gilet jaune d’un certain âge, les policiers ont été entraînés malgré eux dans un camp. On avait eu également il y a quelques semaines, l’affaire d’un policier qui s’était filmé en disant "on va leur casser la bouche à ces Gilets jaunes…" Donc moi, si j’ai un conseil à donner à mes collègues policiers, c’est de respecter leur devoir de neutralité, de ne pas se laisser pas entraîner par l’autorité hiérarchique, quel que soit son niveau. Les pages de l’Histoire se tournent très vite, et parfois certaines pages de cette histoire finissent justement dans les poubelles de l’Histoire. Si vous ne voulez pas vous-même y terminer, faites attention! Parce que le préfet Lallement arrivera toujours à rebondir, je ne suis pas inquiet pour sa carrière. Par contre, je me fais davantage de souci pour la mienne et celle de mes collègues, gardiens de la paix. La meilleure façon de se préserver tant au niveau professionnel que physique, c’est de garder son intégrité, sa dignité, et de ne pas la donner ni même de la vendre de façon opportuniste.»

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