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Que se passe-t-il en Italie? Matteo Salvini, en tête des sondages, n’est plus au gouvernement, mais il remporte élection sur élection. Face à lui se dresse depuis peu le mouvement des «sardines», qui se définit contre les discours de «haine» et de «division». Décryptage avec la juriste Giulia Vignolo et la journaliste Marie d’Armagnac.

Ce 15 décembre, on pouvait dénombrer des dizaines de milliers de «sardines» qui tenaient leur premier congrès à Rome. Cette mobilisation «antifasciste spontanée et horizontale» est née il y a un mois dans la ville de Bologne à l’instigation de quatre inconnus s’opposant au meeting du dirigeant de La Ligue, Matteo Salvini. Depuis ce jour qui a rassemblé 15.000 personnes, des dizaines de manifestations ont eu lieu dans les grandes villes du pays, comptant au total 300.000 personnes, à Milan, Florence, Naples ou encore Palerme. Se positionnant clairement dans le camp de la gauche, chantant à tue-tête l’hymne antifasciste Bella Ciao, leur leitmotiv est de résister ainsi au «discours de haine et de division» qui serait porté par Matteo Salvini. Face à la déferlante de la Ligue lors des élections régionales, dont la dernière vague a emporté l’Ombrie en octobre, ainsi que la faillite des partis de gauche, l’objectif de ce congrès des «sardines» consiste à formuler une stratégie et des propositions au-delà des slogans qui pourraient mobiliser le centre et la gauche.

Pour évoquer ce sujet, Sputnik a fait appel à l’avocate Giulia Vignolo, juriste et ancienne coordinatrice européenne de la coalition de gauche Liberi e Uguali (Libres et égaux). Celle-ci est plutôt favorable au mouvement, déplorant la rhétorique et les politiques de Matteo Salvini.

Sputnik France: Que représentent pour vous les «sardines»? Est-ce une révolte des élites urbaines contre l’Italie périphérique?

Giulia Vignolo: «Non, ce n’est pas une révolte des élites urbaines contre l’Italie périphérique, il n’y a pas ce type de division, heureusement.»

Sputnik France: Les «sardines» sont rassemblées principalement contre Matteo Salvini. Pourquoi et que lui reprochent-ils?

Giulia Vignolo: «C’est une révolte de nombreux gens de gauche et de centre, centre droit aussi et des jeunes, contre le langage manipulateur et de haine perpétré par Salvini depuis désormais trop longtemps et d’une façon continue et méthodique. C’est une révolte contre la politique faite sur les réseaux sociaux et pas dans les salles parlementaires, contre la vulgarisation de la politique et contre les messages diviseurs qui tendent à mettre les gens les uns contre les autres et à chercher l’ennemi dans tout ce qui est différent de nous. 

Ils reprochent à Salvini de ne travailler que pour sa campagne électorale permanente et pas pour le pays -quand il était au gouvernement, il a passé plus de 80% de son temps en dehors du ministère-, de fomenter la rage des gens pour ses propres fins sans pour autant proposer de vrai solutions et sans penser aux conséquences que cette rage risque de produire dans le pays.

J’ajoute aussi que le message de Salvini en plus de la haine, fomente la peur, qui augmente la haine et le racisme. Les épisodes de racisme et d’antisémitisme depuis qu’il est sur la scène politique ont augmenté considérablement. L’article 54 de la Constitution italienne impose aux citoyens qui ont un rôle politique d’agir avec discipline et honneur. Cette obligation est tout à fait méconnue par Salvini et par d’autres politiques qui comme lui, utilisent les réseaux sociaux pour faire leur campagne électorale permanente au lieu de faire de la politique pour le bien du pays. Voilà les raisons de ce mouvement des sardines.»

Sputnik France: Les «sardines» peuvent-elles se transformer en un parti politique?

Giulia Vignolo: «Je pense que ce serait très compliqué pour eux de former un parti politique en tant que sardines. Déjà, le nom ne s’y prête pas et puis les gens qui les soutiennent aujourd’hui sont tellement différents les uns des autres qu’ils seraient forcément divisés par le choix d’un positionnement politique.

Leur but déclaré, c’est d’envoyer des messages qui viennent du peuple aux différents partis existants. Après, forcément quelqu’un essayera de transformer ces marées humaines en votes, mais ce ne sera pas évident. Les nombreuses personnes qui apprécient les sardines aujourd’hui ne sont pas forcément des militants ni des gens très motivés par la politique. Il y a beaucoup de gens qui sont descendus dans la rue avec les sardines après quelques décennies d’absence de la vie politique, des gens qui font partie de l’Italie qui va bien, qui ne sont pas trop touchés par les problèmes liés à la pauvreté, par exemple. Ce ne sont pas des masses enragées et ils sont moins manipulables.

Ce sont des gens qui voudraient un niveau politique supérieur, mais il n’y a pas chez les sardines, pour le moment, un programme politique. Il n’y a pas vraiment non plus une réflexion sur les problèmes de tous les jours des gens qui vont mal dans le pays. Il n’y a pas de réflexion sur ces problèmes qui ont amené Salvini à 30%, pas pour le moment. Cela reste un mouvement qui a le but précis de demander d’arrêter la haine et la violence verbale de Salvini, qui malheureusement se répand dans le pays et qui encourage la renaissance des groupes néofascistes, de plus en plus présents sur notre territoire- voir l’arrestation il y a 10 jours de plusieurs dizaines de personnes manifestement fascistes, qui possédaient un arsenal avec des centaines d’armes de guerre.» 

Sputnik a également interrogé Marie d’Armagnac, journaliste indépendante, auteur de Matteo Salvini, l’indiscipliné, aux éditions du Toucan-L’Artilleur. Elle nous éclaire sur les mécanismes de ce mouvement, ses soutiens et observe la fragmentation de l’Italie entre la classe populaire et les villes.

Sputnik France: Quel est ce mouvement «antifasciste» des «sardines»?

Marie d’Armagnac: «Ce mouvement est un mouvement populaire qui se dit spontané et qui est né le 14 novembre dernier. Il y avait un grand meeting de la Ligue à Bologne à Paladozza, dans une grande salle fermée, qui pouvait contenir 5.700 personnes. Et en fait Mattia Santori, qui est le leader des sardines, diplômé en économie, a réuni quatre amis en disant, on va faire un flashmob sur la Piazza Maggiore à Bologne, une grande place pour faire une contre-manifestation et il faut qu’on soit au moins 6.000. Ça a été un succès, ils ont dit qu’ils étaient 15.000. Je ne sais pas la réalité des chiffres, mais ils étaient suffisamment nombreux pour avoir été remarqués. Comment ont-ils eu autant de monde aussi rapidement? Par les réseaux sociaux, la communication et les blogs de gauche.»

Sputnik France: Que pensez-vous du traitement médiatique réservé aux «sardines» en Italie?

Marie d’Armagnac: «Ce que je vous ai raconté, c’est un peu la légende dorée des sardines. Quatre amis qui se sont révoltés par le discours de haine que propagerait Matteo Salvini et Giorgia Meloni, qui est aussi dans leur collimateur. Donc voilà succès populaire inespéré, disant “nous voulons réveiller le peuple de gauche, il faut enfin se lever contre la haine.” C’est à ce niveau-là de slogan et de réflexion politique.

Ils ont surpris et ont eu énormément de retentissement médiatique en Italie. Le Corriere della Serra a beaucoup d’indulgence envers eux, c’est le quotidien dit de centre droit. La Reppublicca en parle tous les jours. Le leader Mattia Santori, qui a une tête sympathique, avec des cheveux longs bouclés, Italien qui sourit tout le temps et qui passe partout. Il est à la télévision quasiment tous les soirs. Donc tout a été fait pour diffuser et répandre ce mouvement.»

Sputnik France: Est-ce une révolte des élites urbaines contre l’Italie périphérique?

Marie d’Armagnac: «Je lisais des analyses, des éditorialistes même de gauche qui disaient qu’il faut faire attention parce qu’on a l’impression que les sardines sont très nombreuses, mais elles sont nées en réaction pour que l’Émilie-Romagne -dont les élections se déroulent le 26 janvier prochain- ne passe pas à droite. C’est une région historiquement de gauche, et ils ont été alertés par les élections régionales en Ombrie. Après quarante-cinq ans de domination de gauche, cette région est passée à une coalition de centre droit, notamment sous la direction de la Ligue. Là encore, c’est le centre contre les périphéries.

En Émilie-Romagne, d’après les sondages, ceux qui vont sans doute voter pour la Ligue appartiennent à la classe populaire, les déshérités, les gens qui votaient à gauche ou 5 Étoiles avant, des anciens du Parti communiste. Je pense que les sardines, c’est plus les centres urbains, plus favorisés, honnêtement. On voit dans les gens qui les soutiennent, tout le showbiz qui évidemment se rallie comme un seul homme, et il y a un danger de négliger cet électorat populaire qui se sent méprisé, en fait. C’est partout en Europe, on le voit pour les élections au Royaume-Uni. Il y a une vraie séparation entre l’Italie populaire et l’Italie branchée, bobo.» 

Sputnik France: Les «sardines» sont-elles une menace pour la popularité de Matteo Salvini?

Marie d’Armagnac: «C’est effectivement un réveil des manifestations à gauche, parce que depuis au moins deux ans, on avait l’impression que la gauche, notamment le Parti démocrate, est très mal en point. Ils sont tous en état de sidération devant le succès grandissant de Matteo Salvini, notamment aux élections locales. Maintenant, le centre droit gouverne douze régions de l’Italie, ce qui est énorme. Il y a donc un basculement des régions vers la droite. Il n’y a eu aucune réaction parce que le Parti démocrate est empêtré dans une réputation de corruption, etc. C’est possible qu’il y ait un réveil populaire et intellectuel en tout cas de la gauche.

Est-ce que ça menace Salvini? Il est encore assez haut dans les sondages et lui-même dit qu’il trouve les manifestations très bien, du moment que ça reste respectueux. C’est l’un des nœuds de ces sardines, c’est qu’ils sont contre la haine, contre le langage politique descendu au ras des pâquerettes, avec des “discours de haine” de Salvini. Or, les discours des sardines sont extrêmement violents contre Salvini. Donc la haine, si tant est qu’il y en ait, est largement partagée.»

Sputnik France: Vous avez évoqué le «showbiz», mais qu’en est-il de la position de l’Église, que l’on sait très influente auprès de la population?

Marie d’Armagnac: «Les évêques, les cardinaux, même le cardinal Parolin, secrétaire d’État, se déclarent être en faveur des sardines. Quelque chose m’a sidéré dimanche soir. Il y avait la grande manifestation à Rome et sur le podium, une musulmane a pris la parole, elle a fait un pastiche du discours de Giorgia Meloni du 9 octobre où elle a dit: “je suis Georgia, je suis italienne, je suis une femme, je suis chrétienne et je ferai tout pour que mon pays ne s’islamise pas”. Elle a été parodiée par cette musulmane voilée, fille d’un imam de Milan, et qui est mariée à un type qui soutient le Hamas. Elle a pris la parole: “je suis une femme, je suis musulmane, mes parents sont Palestiniens et je ne permettrai jamais que la haine s’abatte sur le pays, etc.” Dans les manifestations, il y a eu aussi des immigrés clandestins qui portaient des dessins disant “nous sommes les sardines noires”. Il y a tout un mouvement très anti-Salvini sur l’immigration parce qu’il réclame l’abrogation des lois Salvini contre l’immigration clandestine.

D’autre part, l’Église a un discours très doux, très accueillant envers les sardines, disant que c’est un mouvement civique qui va dans le bon sens et qui va contre la haine. Dimanche dernier, Salvini a posté sur Facebook une vidéo d’un chœur qui chantait dans une église “Bella Ciao” qui est le chant des partisans et des antifascistes communistes. Cette église que j’ai reconnue, c’est Saint-Louis-des-Français.»

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Giuseppe Conte, Matteo Renzi, Matteo Salvini
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