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Deux élections régionales en Italie: une défaite pour la Ligue en Émilie-Romagne, terre historiquement à gauche où Matteo Salvini s’est personnellement impliqué, et une victoire en Calabre pour le centre-droit, dont elle fait partie. Décryptage des enjeux nationaux de ces scrutins locaux avec la journaliste Marie d’Armagnac.

«Défaite de l’extrême droite» dans Le Monde, un «camouflet pour Salvini» dans Libération ou encore dans Le Point, «l’extrême droite battue». La presse française est unanime sur l’interprétation à donner de l’élection régionale ce 26 janvier en Émilie-Romagne, bastion du Parti communiste puis du Parti démocrate depuis 70 ans. Alors que Matteo Salvini s’était personnellement impliqué, abattant souvent «six meetings par jour», le président sortant de la région, Stefano Bonaccini, du PD (centre-gauche) a finalement gagné le scrutin avec 51,4% des voix contre 43,6% pour la candidate du parti souverainiste. Mais ce serait oublier que la Calabre, autre région, certes plus pauvre et moins peuplée, est passée au centre-droit.

En cas de succès, «Il Capitano» avait promis de renverser le gouvernement. «Ce n’est que partie remise», a-t-il déclaré ce lundi 27 janvier à Bologne, face à une coalition PD-Mouvement 5 Étoiles affaiblie. N’atteignant pas les 10% lors de cette élection, le M5S, formation la plus représentée au Parlement, va de mal en pis avec la récente démission de son dirigeant, Luigi di Maio.

Le Parti démocrate et la Ligue sont-ils finalement les grands gagnants de ce scrutin? Sputnik a interrogé Marie d’Armagnac, journaliste indépendante, auteur de Matteo Salvini, l’indiscipliné (Éd. du Toucan-L’Artilleur).

Sputnik France: Comment analyser les résultats de ces deux élections régionales?

Marie d’Armagnac: «En Calabre, la coalition du centre-droit a remporté la région. C’est la première fois que la Ligue est présente de façon victorieuse dans cet extrême-sud très pauvre et gangrené par la mafia. Les trois forces de la coalition, Fratelli d’Italia, Forza Italia de Silvio Berlusconi et la Ligue de Matteo Salvini, font à peu près les mêmes scores, se situant autour de 12%. C’est une façon pour les Calabrais de dire qu’ils ne veulent pas forcément de cette assistancialisme que propose la gauche, notamment le revenu de citoyenneté, c’est-à-dire une forme de RSA, dont ont profité beaucoup de gens dans le Sud au chômage, cumulant avec du travail au noir, etc.

En Émilie-Romagne, c’est tout à fait différent. La campagne a été extrêmement intense. La coalition de centre-droit avec Matteo Salvini a fait jusqu’à six meetings par jour, ce qui est énorme, partout, aussi bien dans les grandes villes que dans les petits villages perdus de montagne ou dans les villes moyennes, qui sont un peu en déclin. En Italie comme en France, le clivage centre-périphérie est une grille d’analyse valable.

Matteo Salvini a perdu, mais il faut savoir que l’Émilie-Romagne est une place forte de la gauche depuis plus de 70 ans et l’après-guerre. La gauche y a développé là-bas tout un système impressionnant de pouvoirs et de clientèle. Donc c’était un vrai défi pour la Ligue de Matteo Salvini d’arriver à renverser la table. Elle n’y est pas arrivée. En revanche, le score du centre-droit est assez élevé. Il s’agit, certes, d’une défaite personnelle pour Matteo Salvini, mais c’est une défaite relative en termes numériques.»

Sputnik France: Que pensez-vous du traitement médiatique en France de ces deux scrutins?

Marie d’Armagnac: «La Calabre est deux fois moins peuplée que l’Émilie-Romagne, qui est également bien plus riche et industrialisée. Pourquoi dit-on ça en France? Matteo Salvini s’est énormément impliqué à titre personnel dans cette campagne électorale. Il est allé soutenir sans relâche sa candidate Lucia Borgonzoni. Il voulait absolument donner à ce scrutin une dimension nationale, pour accélérer le temps institutionnel et pouvoir espérer dans les prochains mois, convoquer de nouvelles élections législatives anticipées. Ce pari a été perdu.

La presse française parle évidemment d’une grande défaite de Matteo Salvini, la presse de gauche italienne dit la même chose. Après son coup manqué du mois d’août, Matteo Salvini a rebondi très vite, prouvant sa capacité de résistance et son énergie à surmonter les défaites. C’en était une et là c’en est une autre. On ne peut pas l’enterrer aussi vite. Ensuite, c’est la première série d’élections régionales, mais il y en aura beaucoup d’autres dans le courant de l’année 2020.»

Sputnik France: Cette élection en Émilie-Romagne s’est-elle transformée en un référendum sur Matteo Salvini avec en parallèle, la montée du mouvement des Sardines?

Marie d’Armagnac: «Il a beaucoup personnalisé et polarisé le débat, parce qu’il voulait convoquer de nouvelles élections législatives, à ses risques et périls. Mais il est comme ça, c’est quelqu’un qui risque, qui joue le tout pour le tout. C’est une personnalité extrêmement entière et ça fait partie également de sa stratégie politique. Deux éléments ont vraiment joué en faveur du Parti démocrate dans cette élection: le report vers la gauche des voix des Cinq Étoiles, en état de mort clinique et effectivement l’effet “Sardines”. C’est un phénomène de communication un peu décalé, qui a eu l’air de renouveler le langage politique. En fait, ils ont repris les codes du politiquement correct de la gauche, tout en l’habillant de façon décalée et nouvelle. Ils ont été extrêmement relayés par la presse. Il y a quelques jours à Davos, George Soros leur a manifesté publiquement tout son soutien.»

Sputnik France: Le Parti démocrate et la Ligue sortent-ils finalement renforcés par ces scrutins?

Marie d’Armagnac: «Avec la chute vertigineuse des 5 Étoiles, leur problème de leadership avec la démission de Luigi di Maio, et la baisse continue et inexorable du parti Forza Italia, on peut se demander si on n’assiste pas à un retour de la bipolarisation politique italienne. La coalition au pouvoir est affaiblie, mais le spectre des élections législatives s’est éloigné. C’est un incroyable paradoxe: les 5 Étoiles ont la majorité relative au Parlement, or concrètement, élection après élection, ils représentent de moins en moins le pays réel. En s’alliant avec le Parti démocrate, miné par les scandales, alors que le M5S était né contre ce parti-là, ils ont rejoint le système. Je pense que cela leur a été fatal. Ce n’est pas sûr que la coalition tienne jusqu’en 2023, car il est possible qu’il y ait des remaniements ministériels.» 

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Tags:
George Soros, Parti démocrate italien (PD), Matteo Salvini
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