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Alors que le procès par contumace d’un pilote biélorusse et de son copilote ivoirien débutera au mois de mars, le mystère du bombardement de Bouaké (Côte d’Ivoire) en 2004 reste entier: qui a ordonné cette opération, qui a tué neuf soldats français et dans quel but? Sputnik a interrogé l’avocat des familles de victimes françaises, Jean Balan.

Il fait penser à un Mousquetaire du barreau. Même allure, même fougue qu’un Porthos pourfendant ses ennemis. Dans son ouvrage qui paraît ce 30 janvier, «Crimes sans châtiments» (Éd. Max Milo), Jean Balan accuse sans détour, trois ministres de Jacques Chirac: Dominique de Villepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier. Qui est derrière le bombardement de Bouaké en 2004, qui a tué neuf militaires français stationnés en Côte d’Ivoire, un civil américain et blessant trente-neuf autres soldats?

Le nom des pilotes des Sukhoï qui ont largué les bombes est connu. L’un d’eux, Yuri Sushkin, est d’ailleurs jugé à Paris par contumace le 17 mars, avec un copilote ivoirien. Mais rien n’a été démontré depuis quinze années de procédure sur les instigateurs de ce massacre ni sur l’effet recherché par cette opération. Réfutant tout conspirationnisme, l’avocat de familles de victimes françaises depuis le début de la procédure évoque une tentative française de coup d’État pour démettre Laurent Gbagbo, alors Président de la Côte d’Ivoire. La commission de requête de la Cour de Justice de la République a pourtant refusé en mai 2019 de poursuivre ces trois anciens hauts responsables politiques français. Sputnik a interrogé Jean Balan. Voici son histoire.

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L’affaire du bombardement de Bouaké, ce sont des zones d’ombres en pagaille, des dysfonctionnements en escalade. «Bavure manipulée», comme l’a dit le général Poncet ou changement de régime? Jean Balan se pose davantage cette question: «Pourquoi ne veut-on pas connaître la vérité?»

Trois ministres dans le collimateur

En 2016, la juge d’instruction, Sabine Khéris, a demandé en vain la saisine de la Cour de Justice de la République contre les trois anciens ministres pour avoir relâché une quinzaine de suspects slaves et surtout de ne pas avoir réagi face à l’interception au Togo des deux pilotes biélorusses. L’ordonnance de la juge chargée du dossier est très claire:

«La décision de ne rien faire concernant les pilotes arrêtés au Togo a été prise à l’identique par le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Défense et le ministère des Affaires étrangères […] Ce qui permet de penser à l’existence d’une concertation à un haut niveau de l’État.»

Mais la commission des requêtes en a décidé autrement, sans possibilité de recours. Au-delà de cette inaction constatée de la part de ces trois ministères régaliens, la thèse qu’avance Jean Balan est celle d’une tentative de coup d’État menée par «la camarilla au pouvoir». Se défendant d’être un pro-Gbagbo, il estime que «l’armée a été manipulée», ainsi que l’opinion publique française. C’est ainsi qu’il raconte avec moult détails la destruction quasi instantanée de l’aviation ivoirienne, puis la colonne de soixante chars et voitures blindées français devant le palais présidentiel, que seuls des manifestants ivoiriens ont arrêtée. Le coupable était tout désigné, Laurent Gbagbo. Sauf que c’est plus compliqué.

Un complot contre Gbagbo?

Lors de son audition par la juge d’instruction en 2013, le numéro 2 de la Force Licorne, le général de Malaussène, auteur de la préface de l’ouvrage, déclare penser «qu’il y avait un projet politique qui était celui de mettre Ouattara en place et de dégommer Gbagbo». L’officier est rapidement désavoué par l’affaire Mahé. Pourtant, le projet qu’il évoque se réalise en 2011 suite aux élections, lorsque l’armée française accompagnée de l’ONUCI bombarde le palais de Gbagbo et aide à la mise en place d’Alassane Ouattara. La juge d’instruction a pu rencontrer en 2014 l’ancien Chef d’État ivoirien, alors emprisonné à La Haye. Hors procès-verbal, il aurait déclaré à Jean Balan: «c’est bien Villepin qui a voulu me dégommer». Mais la raison d’État aura eu raison de tous les soupçons.

Après quatre juges d’instruction, quinze mille pages de dossier, en attendant d’en connaître davantage sur ce très mystérieux bombardement, quel est donc l’intérêt pour les victimes de ce procès sans la présence de coupables? L’avocat, devenu un lanceur d’alerte, nous explique la démarche des familles de victimes et des blessés.

«Après un procès d’assises où il y a des condamnations, on peut demander des dommages et intérêts pour les victimes qui attendent depuis 15 ans, que l’on s’occupe d’eux. Ces victimes ont été totalement oubliées.»

Jean Balan termine son livre en ajoutant un fait d’actualité. Emmanuel Macron s’est rendu en Côte d’Ivoire fin 2019. Il a tenu le 22 décembre à rendre hommage aux victimes de Bouaké, en compagnie d’Alassane Ouattara. Un discours qui lui rappelle un précédent, celui de Jacques Chirac en 2004, très émouvant, mais qui n’a dissipé aucun des mystères de ce dossier.

«Rendre hommage à des soldats français, c’est toujours bien. C’est surtout bien pour celui qui rend les hommages. C’était retransmis à la télévision, mais il n’est pas allé avec les familles. Pas du tout. Il n’a pas contacté les familles […] Vous avez vu le bel hommage et après tout ce qui s’est passé après. Vous avez vu comment ils ont été enterrés comme des chiens, littéralement. Quand j’ai découvert ça, j’ai décidé de ne plus lâcher une seconde cette affaire.»

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Tags:
Nicolas Sarkozy, Alassane Ouattara, Jacques Chirac, Emmanuel Macron, Laurent Gbagbo
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